Citations du texte du Codex Bezae
dans les oeuvres de Justin Martyr et Irénée de Lyon


Les citations relevées ont trait aux oeuvres de Luc. Elles paraîtront infimes au lecteur. Mais qu'il garde à l'idée que ce qui nous est parvenu de Justin et d'Irénée s'est transmis non sans de multiple corrections et les citations qu'ils y faisaient du Nouveau Testament ont été ajustées aux textes homologués, et , parmi lesquels, ne figurait pas le codex Bezae. Il est vraisemblable qu'à l'origine Irénée (et Justin avant lui) citait les évangiles selon l'ancêtre du codex Bezae, mais que ces citations ont été rectifiées par la suite. Restent ces bribes qui ont pu échapper à la vigilence des scribes.

Justin Martyr

    Justin né en Samarie, après sa conversion vers 130, enseigna en Asie notamment à Ephèse; il fut martyrisé à Rome vers 165 ; ses écrits manifestent qu'il connaissait l'évangile de Luc selon le texte transmis par le codex Bezæ.

 

?ποχωρε?τε ?π’ ?μο?, ?ργ?ται τ?ς ?νομ?ας.
Cette citation de Justin dans sa première Apologie (XVI,11) était faite librement d'après les évangiles dont celui de Matthieu 7:23 :
ἀποχώρειτε ἀπ ἐμοῦ πάντες οἱ ἐργαζόμενοι τὴν ἀνομίαν
Eloignez-vous loin de moi les faisants la violation de la Loi.

Cette parole était empruntée au verset 9 du Psaume VI
    ἀποχώρειτε ἀπ ἐμοῦ πάντες οἱ ἐργαζόμενοι τὴν ἀνομίαν
    Eloignez-vous de moi artisans de la violation de la Loi

Luc en donnait la formulation suivante, selon le codex Bezae Cantabrigiensis
ἀπόστητε ἀπ ἐμοῦ π?ντες ?ργ?ται ?νομ?ας
    Tenez-vous loin de moi tous artisans de la violation-de-la-Loi. (Lc13:27)
Elle fut reprise ensuite dans tous les autres manuscrits sous la forme:
 ἀπόστητε ἀπ' ἐμοῦ πάντες ἐργάται ἀδικίας
Tenez-vous loin de moi tous artisans d'injustice.
À la violation de la Loi qui était de nature religieuse en considération de la Torah ( et qu'on pourrait traduire également par idolâtrie) , fut préféré le terme injustice, de caractère plus universel.
La citation du codex Bezae avec le génitif est bien l'état initial car il offre un calque de l'état-construit du texte hébreu, tandis que la traduction de la LXX s'en est écartée par un accusatif.


Quand Justin dans sa 1ère Apologie, §81, écrivait:
ὁ ἐμοῦ ἀκούων  ἀκούειτὸν ἀποστείλαντά  με
Celui qui m'écoute, écoute celui qui m'a envoyé,

il citait Luc 10:16 selon le Codex Bezæ et les mss E, 1582,Q

ὁ δὲ ἐμοῦ ἀκούων  ἀκούειτοῦ ἀποστείλαντος με
Or celui qui m' écoute, écoute celui qui m'a envoyé.
Par contre dans les autres manuscrits on trouve:
ὁ δὲ ἐμὲ ἀθετῶν ἀθετεῖ τὸν ἀποστείλαντά με
Or celui qui me rejette, rejette celui qui m'a envoyé.
    [Dans les parallèles synoptiques apparaît le verbe accueillir (Lc 9:48, Mc 9,37, Mt 10:40, Jn13:20) et en Jean les verbes croire (Jn 12:44) et voir (Jn 12:45)]



Citations des écrits de Luc dans l' oeuvre d'Irénée

Irénée comme Justin avait vécu en Asie avant de se rendre en monde Latin.
    En adressant son précieux manuscrit à la Bibliothèque de l'Université de Cambridge en décembre 1581, Théodore de Bèze le disait provenir du couvent St Irénée de Lyon d'où il avait été arraché aux flammes qui ravagèrent la ville en 1562. Si Irénée , qui a laissé une oeuvre littéraire dense étayée de références constantes au Nouveau Testament, avait eu en sa possession le texte originel qui fut recopié plus tard dans le codex Bezae, ne devrait-on pas en trouver la preuve dans les nombreuses citations qu'il a faites des Évangiles?
Or il faut bien convenir que les leçons propres au codex Bezae n'ont pas été répercutées par lui, car il semble s'être appuyé sur un texte déjà normalisé à son époque. Comme son oeuvre originelle en grec a été en partie perdue, il est certain que dans les traductions (latine syriaque ou arménienne) qui en ont été faites, les scribes ont veillé à ne pas laisser se glisser de leçons particulières ou de variantes incommodantes. Néanmoins à l'analyse se révèlent au détour de telle ou telle phrase, soit dans les fragments grecs, soit dans le latin, un ordre des mots, un choix de vocabulaire apparentés à la rédaction gardée dans le codex Bezae et qui passeraient inaperçus tant ils peuvent sembler anodins et sans implication théologique. Ces similitudes entre le codex Bezae et l'oeuvre d'Irénée si elles ne sont pas conscientes, seraient-elles le fait du hasard ou bien leur examen amènerait-il à une autre conclusion?

 

I - Deux particularités dans un seul verset.


Trois versets, proches par le sens se retrouvent dans l'oeuvre d'Irénée avec , à chaque fois, leurs deux singularités.

1 -Dans le récit de Zachée, Jésus disait à ce collecteur d'impôts grimpé su un sycomore:
σπεύσον, κατάβηθι ὃτι σήμερον γὰρ ἐν τῷ οἴκῳ σου δεῖ με μεῖναι

Hâte toi! descends parce qu' aujourd'hui dans ta maison il me faut demeurer.

Ce verset de Lc 19,5 (codex Bezae) se trouve cité tel quel par Irénée en AH I, 8/3 dans les fragments grecs .

Dans tous les autres manuscrits de Luc le premier verbe n'est plus à l'impératif, c'est un participe, et il n'y a plus la conjonction oti:
σπεύσας κατάβηθι σήμερον γὰρ ἐν τῷ οἴκῳ σου δεῖ με μεῖναι

2 - Un second exemple, avec la première parole de Jésus à avoir été transmise, constitue un verset très sensible où le verbe Être (qui est inscrit dans le nom divin , le tétragramme hébreu YHWH) occupe une place signifiante en fin de phrase qui le désigne à l'attention du lecteur (Lc 2,49 selon le codex Bezae ) :
Ouk oidate oti en toiV tou patroV mou dei me Einai;
οὐκ οἶδατε ὅτι ἐν τοῖς τοῦ πατρός μου δεῖ με  εἶναί;

selon une traduction littérale :

Ne savez-vous pas que parmi les de mon père il me faut Être?

Cette leçon avec le verbe savoir au parfait et le verbe être en fin de phrase fut citée telle quelle par Irénée en AH I,20-2 selon les fragments grecs et répercutée sous la forme suivante dans la traduction latine :
Non scitis quoniam in his, quae Patris mei sunt, oportet me esse?

Dans cette première parole connue de lui, Jésus à 12 ans s'étonnait que ses parents, qui l'avaient cherché dans la caravane parmi leurs familiers, ne comprennent pas qu'il lui fallait parmi les [familiers] de son père, Être.

Ce verset qu'Irénée connaissait jusqu'à le restituer sans changement, apparaît tel quel également dans le manuscrit W, lui aussi du Vème siècle, conservé aujourd'hui à Washington. Dans les autres manuscrits le temps du premier verbe a été mis au plus que parfait et le verbe être (à trois autres exceptions près), déporté de la dernière à l'avant-dernière place :
οὐκ ᾔδειτε ὅτι ἐν τοῖς τοῦ πατρός μου δεῖ εἶναί με

Ne saviez-vous pas que dans les de mon père il faut être moi?

Selon cette lecture Jésus se serait plus simplement étonné que ses parents n'aient pas su à l'avance ou n'aient pas deviné l'endroit où il devait se trouver. Se perdait le caractère prophétique des paroles de Jésus. Se perdait leur profondeur de sens transmise par le codex Bezae et la citation d'Irénée.

 

3 - Le verbe être en fin de phrase se retrouve trois fois comme un refrain en Lc 14,26,27 et 33:
- οὐ δύναται μου μαθητής εἶναί (D05,codex Bezae) = il ne peut de moi disciple Être.
- οὐ δύναται εἶναί μου μαθητής  (ordre privilégié dans les autres témoins scripturaires tels B, P 75) = il ne peut être mon disciple.
- Citant le verset 27, Irénée l'achevait ainsi:   μαθητής μου oὐ δύναται εἶναί fragments grecs de l' Adversus Haereses, I,3-5 = mon disciple il ne peut être; le même ordre se retrouve dans les fragments arméniens mais non dans le latin (discipulus meus esse non potest).

Ces particularités stylistiques, quoique très minimes, incitent à penser que l'empreinte exacte qui en a été gardée par Irénée n'est pas le fruit du hasard ou d'une simple coïncidence. Si Irénée les avait mémorisées , elles pouvaient revenir naturellement sous sa plume sans qu'il parvienne à les éliminer entièrement bien qu'il les ait reprises lui-même ou faites corriger par un tiers d'après des manuscrits plus courants.

II - Un pluriel inattendu

- 1 -"Les Venues"
Dans le Livre des Actes, venait sur les lèvres d'Étienne une expression qui se rattachait à l'attente messianique dans le peuple d'Israël:
Ils ont tué ceux qui annonçaient par avance la venue du Juste. ( avec eleusis Ac 7,52).
Ce même terme est dans l'évangile de Luc selon le seul codex Bezae, à propos de l'attente de Jésus-Christ dans sa gloire:
Lc 21,7 (D05, codex Bezae) : Les disciples lui demandèrent: quand cela sera-t-il et quel sera le signe de ta venue (ths shs eleusews).
tandis que dans les autres manuscrits on lit: le signe que cela est sur le point d'arriver. De même dans un autre verset, Lc 23,42 (D05, codex Bezae):
Souviens-toi de moi au jour de ta venue ( en th hmera ths eleusews sou).
là où on lit dans les autres manuscrits: souviens-toi de moi lorsque tu viendras en vue de ta Royauté.
Or Irénée employait étrangement ce terme de la venue au pluriel:
"Ce qui avait été prêché par les prophètes, les plans du salut, les venues (tas eleuseis , lat. adventum), l'ascension au ciel du bien aimé Jésus Christ notre Seigneur et, du ciel, son avènement (parousian, lat. adventum ) dans la gloire du Père" AH,1,10,1.
Ne serait-ce pas la réitération du terme eleusis dans l'Évangile de Luc selon le codex Bezae et les Actes qui aurait suggéré à Irénée de parler au pluriel des "venues" du Christ ?
 
2 - "Les chairs"

Un esprit n'a pas d'os ni de chairs, Lc 24/39 codex Bezae
Verset cité par Irénée en AH V selon le texte latin: Spiritus enim neque ossa, neque carnes habet.
Le grec suit le même ordre des termes, mais avec chair au singulier. Le pluriel (Sarcas) est rare comme son correspondant hébreu (basarim) qui est une fois sous cette forme dans la Bible (Pr 14,30). L'édition NASB du texte grec de Luc lit dans P75 et a, sarkas, alors qu'y serait inscrit sarkos selon l'édition NTGM ). La leçon des autres mss qui a été privilégiée est au singulier:
Un esprit de chair et d'os n'a pas.
 
    
3 - les Enfers
ὃν ὁ θεὸς ἀνέστησεν λύσας τὰς ὠδῖνας τοῦ ἄδοῦ

Lui que Dieu a relevé en le déliant des douleurs de l'Hadès.

verset d'Actes 2:24 (codex Bezae) cité par Irénée en AH III,12/2 : quem Deum excitavit solutis doloribus Inferorum.

    Cette leçon se lit également dans les versions syriaques (Peshitta) et coptes ( mae et bo) alors que le texte consensuel comporte: en le déliant des douleurs de la mort.
 
Trois pluriels, d'emploi rare et dont la présence dans l'oeuvre d'Irénée s'expliquerait aisément s'il avait eu entre ses mains l'ancêtre du codex Bezae.
 
A remarquer encore en Lc 1,78 et chez Irénée HA V,17/3 visitavit nos, le temps du passé là où nombre de manuscrits ont un futur.

 

III - Exemples dans les Actes


A - Des fins de phrases particulières:

    Lui que vous avez livré en vue du jugement.
Ac 3:13 propre au codex Bezae, et aux mss syhmg, mae,h Ir lat ; ce verset est cité en AH III,12/3 en latin :
quem vos quidem tradidistis in judicium.
 
Ac 3:13 selon le codex Bezae,h et Ir lat ; verset cité en AH III,12/3 :
cum remittere eum vellet.
    Insistance était mise sur le fait que ce Pilate qui avait jugé Jésus aurait voulu le relâcher!
Et ils disaient la parole de Dieu avec assurance, à tous ceux qui voulaient croire.
Ac 4,31 (codex Bezae, E, Ir, r, w, vgm mae) cité exactement en AH III,12,5 grec et latin .
Ainsi dans les deux phrases successives d'Ac3,13 et dans celle d' Ac 4,31, les derniers mots sont absents du texte consensuel alors qu'ils se trouvent à chaque fois et dans le codex Bezae et chez Irénée.
    
    Ambulantes in Spiritu Sancto AH = Ac 15,29 D05
    
En fin en Ac 3:14 (codex Bezae, Irlat, mae):
    Vous, le saint et le juste l'avez accablé , alors qu'on lit renié dans les autres manuscrits.
Verset cité en AH III,12/3 en latin:
Vos autem sanctum et justum aggravastis.....
    
B - Autres leçons 
    Il l'a exalté par sa gloire
Ac 5, 31 (codex bezae, et gig, p, sa) cité en AH III,12,5 (autres mss il l'a exalté à sa droite avec:dexia).
    
"Le Seigneur dit qu' il fera cela.
De toute éternité l'oeuvre du Seigneur lui est connue".
Ac 15, 17-18 , codex Bezae et autres témoins, cité par Irénée en AH III,12,14 alors que le texte consensuel lit: Le Seigneur parle, réalisant ces choses connues depuis l'éternité".
 
Oi presbuteroi adelfoi
Ac 15,23 (codex Bezae, E,1739, sy, bomss) : cité en AH III,12,13, presbyteri fratres = les frères anciens et non les frères et les anciens oi presbuteroi kai oi adelfoi.
    
Cette incursion dans les textes a permis de relever des indices tendant à manifester que l'ancêtre du codex Bezae (et d'autres manuscrits aux leçons similaires) avait pu se trouver entre les mains d'Irénée. Ce serait l'explication la plus plausible aux similitudes mises en évidence.
    
Bibliographie
F.H Chase, The old syriac element in the text of codex Bezae, Londres, 1893, p105-108.
Blanchard, Yves Marie: Aux sources du canon, le témoignage d'Irénée. Paris : les Éd. du Cerf, 1993 pour la thèse inverse.