Luc Chapitre III
Les Personnages Politiques du temps de Jésus
1- Or en l’an 15 de l’hégémonie de Tibère... La numismatique offre des repères précis
permetttant de dater aisément cette quinzième
année de l’an 28-29 de notre ère,
puisque Pilate avait fait une émission de pièces
portant les années 16,17, et 18 de Tibère. Les
pièces frappées à l’effigie
du souverain, n’étaient certainement pas
passées inaperçues (cf 20,24), mais largement
distribuées en Judée elles purent servir
de repère dans l’entourage de
Jésus pour dater son année de
ministère.
Ponce Pilate étant procurateur de la Judée. Ponce: Luc est le seul à avoir donné
ici et en Ac 4,27 le nom patronymique de Pilate, omis en Marc et Jean,
adopté ensuite en I Ti 6,13, et rajouté dans
certains manuscrits de Matthieu (Mt 27,2 notamment le latin du codex
Bezæ).
Le participe “étant procurateur” est un
terme technique employé pour certains dirigeants qui avaient
une ville ou une province sous leur tutelle. Le
substantif procurateur apparaît dans
l'épigraphie pour les dignitaires romains, en même
temps que son correspondant latin, sous le règne de Claude
(41-54). Au temps où il exerçait sa charge,
Pilate était qualifié du terme très
générique de préfet comme en
témoigne l'inscription commémorative d'un
monument élevé en l'honneur de Tibère
à Césarée. Luc au moment
où il rédigeait, s'est plu, par un participe,
à préciser non point un titre qui
n’était pas encore adopté à
cette époque là, mais un rang
hiérarchique. Le codex Bezæ a
gardé l’empreinte fidèle d'un type de
nuances chères à Luc. Le terme n'est pas
passé dans les autres manuscrits qui ont
emprunté maladroitement au v.2,2 un participe réservé au gouverneur de la
Province, ce que n’était pas Pilate.
[ étant tétraque de la Galilée ]. Cette ligne fait défaut, non dans le texte latin
mais dans le grec du codex Bezæ; le scribe l’ayant
sautée par inadvertance recopia ensuite deux fois
la phrase étant tétrarque de
l’Iturée, pour respecter le nombre des 33 lignes
par page.
- Philippe son frère étant alors
tétrarque de l’Iturée et de la
région de Trachonitide. D’après Flavius Josèphe à la
mort d’Hérode le Grand en 4 avant notre
ère, Philippe succéda à son
père sur la Batanée la
Trachonitide l'Auranitide et partie du domaine de Zenodorus ; ce
dernier qui comprenait l'Iturée avait
été remis à
Hérode vers 27 av. notre ère . Son fils
Philippe, selon Flavius Josèphe aurait
joui pendant 37ans de la Trachonitide, et de la
Batanée, ainsi que de la Gaulanitide - l'un des cinq
districts de la Pérée consentie à
Hérode Antipas tétrarque de Galilée
(BJ, II, 6, 95). Curieusement, il n'était plus fait mention
à la mort de Philippe en la 20ème
année du règne de Tibère, du domaine
de Zénodorus avec l'Iturée, ni de l'Auranitide;
l’un et l’autre réapparaissent dans la
donation faite ensuite à Agrippa Ier (GJ II, 11,5)
auraient-ils été oubliés par Flavius
Josèphe? Il semble en fait qu'il y ait eu entre temps de
nouveaux morcellements avec des remaniements frontaliers. Luc qui
rassemblait sous la dénomination
“région de la Trachonitide”
les diverses contrées transmises à Philippe,
nommait séparément l’Iturée
cette partie du domaine de Zénodore;
après avoir été donnée
à Philippe, elle nécessita une intervention
armée de la Syrie dans les années 3-2 av. notre
ère . Il y eut alors une nouvelle partition des
territoires, avec la création de la tétrarchie
d'Abilène.
2 - Lysanias de l'Abiliane. Une orthographe propre pour cette région dont Lysanias
était tétrarque; contrairement à ce
qui se lit encore souvent, l'existence du personnage auquel Luc faisait
allusion est bien documentée par les sources
parallèles. Luc ne le confondait pas avec le roi du
même nom tué par Antoine et qui succéda
sur l'Iturée à son père
Ptolémée Mennaeus. La présence en
Abilène d'un tétrarque du nom de Lysanias est
attestée par les deux inscriptions commémoratives
de Nymphaios, affranchi du souverain, et qui construisit un temple avec
son environnement paysager à Abila, au-dessus de l' actuel
village de Suq sur le Wâdi Barada, à 30 km de
Damas . Ces inscriptions parce qu'elles sont
dédicacées aux seigneurs Augustes et à
toute leur maison, permettent d’en établir la
datation entre l’année 14, où
avec Tibère Livie fut déclarée
Augusta, et l’année de sa mort en 29.
La tétrarchie d'Abylène avait
été implantée sur une partie
de l'ancien royaume de Ptolémée
Mennaeus transmis à Hérode dans les
années 27 à 20. Ce royaume fut
morcelé à sa mort, et l'Iturée qui en
avait fait partie revint à Philippe. Et si la
tétrarchie d'Abilène semble avoir
été constituée peu après
vers l'an 3-2 av. notre ère, le premier
témoignage certain , est donné par les
inscriptions sus-mentionnées datées entre 15 et
29 de notre ère. Puis elle fut
concédée avec la tétrarchie de
Philippe à Agrippa Ier (37-44) par Caligula ( AJ
18/237). D'autres traces de morcellements de l'ancien royaume de
Ptolémée Mennaeus subsistent; sous le
règne de Claude, un royaume de Chalcis fut confié
à Hérode frère d'Agrippa Ier et
donné ensuite avec la tétrarchie de
Soaemus à Agrippa II (GJ II,
215 et 247). Les renseignements consignés par Luc
ne sont pas à dédaigner; confirmés par
l'épigraphie ils viennent compléter
ceux de Flavius Josèphe.
2- Sous le grand prêtre Anne et Caïphe. -
Anne
C’était à Anne seul que Luc
reconnaissait la qualité de grand
prêtre; Caïphe était
nommé à la suite, sans indication de
son rôle. La même particularité se
retrouve en Ac 4,6: “Et Anne le grand-prêtre, et
Caïphe et Jonathan et Alexandre” . Or selon Flavius
Josèphe, en cette quinzième année du
principat de Tibère, le grand-prêtre reconnu par
Rome était Caïphe. En effet Anne qui avait
été institué grand-prêtre en
l’an 6 à l’arrivée de
Quirinius, exerça le pontificat jusqu’en 15 de
notre ère, puis ses fils
assurèrent la continuité pendant les deux
décennies suivantes, sans compter les intermèdes
dont celui de Caïphe de18 à 36
(cfAJ XVIII,24,95,123). Dans ces conditions, pourquoi Luc
donnait-il à entendre que vers 30, Anne
portait toujours le titre, et qu’il exerçait
l’autorité au sein du Sanhédrin? (cf Ac
4,6 5,21,27). Comme il est inconcevable qu’il ait
commis un erreur grossière en s’adressant
à Théophile, il faut bien expliquer
l’anomalie.
Si le pouvoir romain nommait et
destituait le grand-prêtre, dans la hiérarchie
sacerdotale on reconnaissait une moindre autorité
à celui qui n’avait été
qu’ investi officiellement de cette charge ; le
vrai grand-prêtre était celui qui avait
été consacré par
l’onction sainte et éternelle :
“ Le
grand-prêtre oint de l’huile d’onction
précède [dans la hiérarchie] le grand
prêtre distingué {des autres
prêtres] seulement par l’investiture.
Entre le pontife oint par l’huile d’onction et
celui qui l’est par un surcroît de
vêtements officiels, la différence consiste en ce
que le premier seul est tenu d’offrir en expiation un taureau
pour la communauté. Entre le pontife en exercice et celui
qui l’a remplacé provisoirement, la distinction
consiste en ce que le premier offre le taureau du grand
pardon et la dîme d’épha (Talmud
traité Meg. I§10).
Depuis le règne de Josias
(VIIème siècle), si le grands-prêtre ne
recevait plus l’onction sacerdotale, il n’en
était pas moins élu à vie à
l’intérieur de la hiérarchie du Temple
. Sous les Maccabées, Jonathan, le chef de guerre, fut
institué grand-prêtre par Alexandre
Balas(1M10,20). Son successeur et frère, Simon (dit le Juste),
fut reconnu grand-prêtre à vie par les
prêtres et les chefs du peuple avant
d’être confirmé dans cette charge par
Démétrius (1M14,38 et 41). Simon était
dit éminent grand-prêtre (1M13,41; 14,27).
Afin de dominer sur la classe
sacerdotale, Hérode le Grand mit fin au pontificat
à vie, suscitant parmi les familles de
grands-prêtres le désir de le voir
renaître un jour. A la mort du Roi, Joazar, le fils de
Boéthos, se vit retirer sa charge par Archelaüs au
profit de son frère Eléazar (AJ XVII,339),
peut-être parce qu’il n’avait pas de fils
susceptible de lui succéder. Eléazar
fut remplacé rapidement par Jésus fils de
Sié (AJ XVII,341). malgré ces nominations, Joazar
se trouvait encore en place huit ans plus tard; en dépit de
l’injonction du politique, il s’était
maintenu à son poste, et pour y parvenir, il avait du jouir
d’une considération particulière.
C’est alors que le parti adverse obtint sa destitution, et
que le légat d’Auguste, Quirinius, lui
ôta “l’honneur de son
privilège” (AJ XVIII,26); l’expression
pléonastique de Flavius Josèphe retient
l’attention, car le privilège, vécu
comme gage de reconnaissance divine,
était concédé à
perpétuité (AJ XII,42, Hb5,4). Après
son investiture sous Hérode, se pourrait-il que
Joazar se soit fait reconnaître par la hiérarchie
du Temple et remettre le pontificat à vie? Démis
de sa charge il aurait perdu avec elle le
“privilège”qui y était alors
attaché.
Anne, qui
était du parti opposé à celui des
Boéthusiens, fut investi de sa charge par
l’autorité romaine; aurait-il sollicité
à son tour de ses frères, le pontificat
à vie, indépendamment de
l’investiture successive d’autres grands
prêtres par le politique? N’aurait-il pas de cette
manière conservé son rang et sa charge au sein de
sa caste? Ce qui paraît se dessiner sous la plume
de Luc trouverait un appui chez Flavius Josèphe
qui, à propos des fils d’Anne, écrivait
que leur père était grand-prêtre, en un
moment où il n’était plus investi de
cette charge par l’autorité romaine (AJ XVIII,34
et 95). D’ autres personnages sont dits fils de
Boéthos, de Phabi, ou de Camith sans que
Josèphe ait cru nécessaire de noter que
l’un ou l’autre avait été
grand prêtre. Anne échappe à cette
règle : secrètement
n’était-il pas encore “le
grand-prêtre” tandis que ses fils
n’étaient que ses
représentants? Que l’investiture ait
été conférée à
l’un de ses fils, tendrait à prouver que la charge
de grand-prêtre était redevenue
héréditaire.
Flavius Josèphe n'a rien dit de sa mort; peut-être n'était-il plus en
vie en 36 lorsque son fils Jonathan fut nommé grand-prêtre en lieu et
place de Caïphe que Vitellius avait destitué. La
garde du manteau du grands-prêtre, détenu dans l'Antonia, avait été
réclamée au gouverneur qui accorda que le vêtement sacré soit
dorénavant conservé dans le Temple par les prêtres (AJ XX 90). Un
changement était intervenu dans les relations entre Jérusalem et
Rome.
La mémoire d’Anne
perdura, puisque Flavius Josèphe pouvait identifier son
tombeau en remontant le ravin que surplombait la piscine de
Siloé. (GJ V,506).
Dans la suite de son évangile
Luc n’a plus parlé que des
grands-prêtres, au pluriel, englobant sous cette
dénomination soit les prêtres issus des familles
de grands-prêtres (cf.Ac 4,6), soit l’ensemble des
prêtres responsables au Temple des sections hebdomadaires.
2 - Caïphe L’évangéliste Jean décernait
à Caïphe le titre même de
grand-prêtre; mais ce n’est pas
contradictoire puisqu’il en était ainsi aux yeux
des romains. En ajoutant qu’Anne était
le beau-père de Caîphe il donnait une
raison pour le moins insuffisante de sa présence
à ses côtés (Jn 18,13-14). Tout en
n’hésitant pas à faire de
Caïphe un “faux prophète” (Jn
11, 51), il considérait sa charge comme annuelle
(Jn 11,49,51, 18,13). Mais sa connaissance du milieu
historique était inexacte puisque Caïphe fut en
poste pendant dix-huit ans.
L’orthographe du codex Bezae Kaifa est à
lire phonétiquement képha ;
c’est celle qui fut adoptée dans
l’ensemble des manuscrits de la tradition dite occidentale;
elle a été observée dans le
codex Bezæ37 à deux exceptions qui
peuvent passer pour des erreurs de scribe38 . L’orthographe
Kaïafa que nous lisons Caïphe fut usitée
dans les autres manuscrits néo-testamentaires et les
Antiquité Juives (dont les principaux témoins,
soulignons-le, ne sont pas antérieurs au XIème
siècle).
La découverte à Jérusalem en
novembre 90, d’ une grotte funéraire,
dont deux ossuaires contenaient les restes d’une famille du
nom de Keph (ou Koph) donne raison à
la tradition occidentale. Sur un premier ossuaire contenant
les restes d’une première famille se lit
phonétiquement Képha. Sur un second, qui
contenait entre autres les ossements d’un homme
d’une soixantaine d’années, deux
graffiti , Joseph fils de Képha et Joseph fils de Kopha . Ce troisième
graffiti avec un
vav intermédiaire se lit en principe kopha, mais
il n’est attesté qu’une fois sur trois.
Les éditeurs de ces inscriptions en langue araméenne ont
fait le rapprochement avec le Caïphe des Evangiles qui selon
Flavius Josèphe s’appelait Joseph,
surnommé Caïphe. L'orthographe Képha des graffiti 1 et 2
correspond au grand-prêtre des évangiles dans les manuscrits de la
tradition occidentale.
Bibliogr: R. Reich, Caiaphas name inscribed on bone boxes, in Biblical Archeology Review, 1992, 18/5 p38-44.
Z. Greenhut,Burial cave of the Caiaphas Family, in Biblical Archeology Review, 1992, 18/5p28.
E. Puech, A-t-on re -découvert le tom- beau du grand- prêtre Caïphe? dans Le Monde de la Bible, 1993, n°80 p42-47.
La rusticité de l'ossuaire pourrait faire douter qu'il ait été celui d' un
grand-prêtre , d'autant que ce titre ne figure pas avec le nom . Cependant Caïphe n’était pas mort en fonction,
mais une vingtaine d’années
après avoir été destitué de
sa charge.
Il resterait à expliquer
pourquoi dans les manuscrits néotestamentaires les scribes
passèrent, vers le troisième siècle,
de Kaifa à Kaïafa. Phonétiquement Kaifa
est très proche de Kêfa, le surnom que
Jésus avait donné à
Simon:“Tu es Simon le fils de Jean; tu seras
appelé Képha, ce qui se traduit
Petros” (Jn1,42) . Luc avait tout de
suite opté pour Petros, au lieu de Kêfa
transcrit de l’araméen, et sous lequel
l’apôtre était connu
jusqu’à Corinthe dans les années
50-52.
La traduction de Kêfa par
Pierre évitait la confusion
apportée par la proximité des
trancriptions Kaifa et Kêfa, source
d’un parallèle inutile entre les personnes de
Caïphe et de Pierre. Lors du rassemblement des
textes néo-testamentaires, on aurait jugé
opportun de dissocier nettement les deux noms et
Kaifa fut orthographié Kaïafa qui gardait une
consonnance araméenne.
Jean Baptiste et Jésus
4 -Rendez droits vos sentiers. [ ses sentiers.] L'expression du codex Bezæ s’apparente au sens du
texte hébreu d’Isaïe qui invite
ainsi les fidèles: “rendez droit un
chemin pour notre Dieu” (Is 40,3); tandis que les
autres manuscrits ont suivi de près la LXX :
“rendez droits les sentiers de notre Dieu”.
6 - Et toute chair verra le salut du Seigneur
[ ...de Dieu]
Le salut du Seigneur reflète l’expression
hébraïque Yeshouat’ YHWH
d’ Ex 14,13. S’y
décèle une allusion
à Jésus dont le nom signifie YH Sauve. Etait-ce
pour Jean Baptiste une manière d'actualiser la parole
prophétique?
Le choix de l’ensemble des
manuscrits s’est conformé à la citation
de la Septante sur Is 40,5, se
distançant ainsi de l'Hébreu: “et toute
chair verra que la bouche du Seigneur a parlé”.
7 - Aux foules sortant pour être baptisées sous son regard. Ces foules d’où sortaient-elles? Ce verbe rare
s’inscrit dans une expression de la LXX sur la
liberté d’aller et venir dans le sanctuaire
devant Dieu; le verbe est aussi Dt 31,2, alors que
Moïse trop âgé se voyait
limité dans sa liberté d’aller et venir
et que le passage du Jourdain lui était refusé au
profit de Josué (un nom dont Jésus est
la forme abrégée).
10 - Pour que nous soyons sauvés; Un leitmotiv repris aux v.12 et 14, comme une réponse à l’appel de Jean au v. 3.
16 - En vue du repentir. Cet ajout serait une "interpolation" mathéenne ne se
justifiant pas vraiment ici (les manuscrits C1071 et 1424 qui
comportent eux aussi cette leçon ont
répercuté également d’autres
interpolations matthéennes en Lc 4,1-13,6,40, 11,5-43,
17,36,18,29). Le baptême donné par
Jean-Baptiste est décrit en Matthieu 3,6 et
11, comme un moment liturgique préparant
au repentir. Mais en Luc, la plongée du peuple
dans les eaux du Jourdain était
vécue en vue de la libération
des fautes (3,3 et Ac 2:38), le repentir étant
préalable au baptême qui permettait
d’accueillir le pardon. Que le fait de se plonger
n’induise pas le repentir était bien vu
par Flavius Josèphe: “car c’est
à cette condition que Dieu considérerait le
baptême comme agréable, s’il servait non
pour éviter le reproche de certaines fautes, mais
pour purifier le corps après qu’on eût
préalablement purifié l’âme
par la justice” (AJ, XVIII-117).
20 -Il enferma Jean en prison. Le préfixe en, doublé par la
préposition après le verbe est une insistance
bien lucanienne. Alors que les foules jouissaient de la
liberté d’aller et venir devant lui (cf note du
v.7), Jean fut enfermé en prison et
privé de la liberté d’aller et venir.
Flavius Josèphe écrivait que Jean avait
été incarcéré à
Machéronte, une forteresse hérodienne
à l'est de la mer morte. L'information sur cet acte
d’Hérode Antipas était
donnée par Luc au moment où Jésus
était baptisé.
Luc avait donné deux raisons
de l’ incarcération : le prophète avait
blâmé Antipas d'avoir pris la femme de son
frère (une "abomination" décrite en
Lévitique 18/16). Mais il lui avait aussi
reproché "tous les méfaits commis ".
Hérodiade n'était donc pas seule en cause, et
Antipas avait eu des raisons personnelles de mettre le Baptiste
à mort. De ces "méfaits" commis au regard de la
Torah, certains nous sont connus par l'épigraphie et par
Flavius Josèphe. A Délos il avait consenti
à se faire élever une statue dont subsiste la
dédicace. En Galilée même, et
contrairement à la loi juive, Antipas s'était
fait construire un palais orné d'effigies
animalières sur un site de sépultures
considéré impur. Pour y attirer des habitants et
y fonder sa capitale il avait dû faire appel à des
"fils de Bélial" dignes de ces villes de refuge , dont parle
Dt 13/13. Selon le vocabulaire biblique (Dt17/15) les
méfaits évoquent encore les pratiques
divinatoires, incantatoires et magiques liées à
la consultation des morts (Lv 19/27 Dt 18/9).Qu'Antipas en ait
recherché le contact serait indiqué par le site
de sépultures choisi pour Tibériade. Cette
attirance était sanctionnée par la Torah, et la
peine de mort attendait les faux prophètes qui
entraînaient aux pratiques impures(Dt 13/6, 10, et 17/7); les
villes en cause devaient être vouées à
l'interdit(13/16). Jean en prophète, se devait de lui
rappeler les fondements de la Torah et ses sanctions, même si
à des yeux extérieurs ces méfaits
n'avaient rien que d'anodin. Jean ne mâchait pas ses mots se
servant d'expressions fortes, n'hésitant pas à
traiter ses concitoyens de "race de vipères".
Le tétrarque en aurait éprouvé cette
irritation qui le conduisit à lui ôter
lui-même la tête, reportant sur Jean la sanction
dont il l'avait prévenu. La mort du Baptiste ne fut pas
l'objet du hasard ni de passions incontrôlées,
mais de la détermination d'un homme. C'est bien ce que
soulignait Jésus lorsqu'il disait d'Hérode
Antipas : "Allez dire à ce renard..." (Lc 13,32). Esope
s'était servi de l'image du renard pour décrire
un être dangereux dont la finesse allait de pair avec la
couardise. Jésus n'ignorait pas qu' Hérode
Antipas allait constituer un maillon très fort de la
chaîne qui l'enserrerait au jour de son procès.
Si Luc a pris soin de donner le nom
d'Hérodiade avec son identité, c'est bien parce
que sa responsabilité personnelle était en cause
dans la mort de Jean. Faut-il pour autant reporter sur elle toute la
culpabilité?
21 - Or il advint du fait d’être baptisé. Luc n’a pas comme Marc (1,9) et Matthieu (3,13)
placé l’ensemble du baptême de
Jésus sous le regard de Jean. La tournure “or il
advint” introduit souvent une rupture temporelle
avec ce qui précède, et au moment où
Jésus après son baptême se trouvait en
prière, il semble que Jean ait déjà
été arrêté par
Hérode.
22 - Tu es mon fils aujourd’hui je t’ai
engendré. [et non: le bien aimé, en toi
j’ai mis ma faveur] Parole adressée à
Jésus lui-même, “Tu es” ,
citation du Psaume 2 qui exaltait l’onction royale
faite par Dieu de son Messie sur Sion; elle fut
célébrée en Ac 13,33 et He 1,5.
Clément d’Alexandrie connaissait cette version du
codex Bezæ (Pd I 25,2). Elle peut être
comprise en référence à
celle de l’Annonciation: “l’
engendré, saint, sera appelé Fils de
Dieu” (1,35). Accompagné de l’adverbe
aujourd’hui, le verbe engendré au
parfait a une valeur de présent intemporel
utilisé pour les cas d’ institutions durables:
“Avant de te façonner dans le sein de ta
mère, je te connais, avant que tu ne sortes de son ventre je
te consacre, je te place prophète ...je te donne
aujourd’hui autorité sur les
nations” (Jr 1,4, 10) Ou l’institution
(à vie?) du grand-prêtre Jonathan :
“Nous t’instituons aujourd’hui
grand-prêtre” (1M10,20).
L’ouverture du ciel et la
venue de la colombe allant de pair avec la voix céleste
évoquaient la nuée qui aurait reposé
sur la tente de la rencontre après la
consécration d’Aaron et de ses fils (Ex40,34-38).
La venue de la colombe rappelle plus encore la venue de
l’Esprit sur Marie (1,35). Par ailleurs le psaume 2
cité ici exalte dans sa totalité la
consécration du roi.
23 Or Jésus avait comme trente ans en commençant!
Comme il était estimé être fils de
Joseph! [Et lui Jésus avait en commençant, environ trente
ans, étant fils comme on estimait, de Joseph].
“Comme” amène une nuance essentiellement
comparative. Luc n’écrivait pa que
Jésus avait “environ” trente ans, mais
il établissait une comparaison, avec
l’âge de maturité du roi et du
prêtre (2 S 5,4, Nb4,3). Et de s’exclamer :
Jésus avait comme trente ans! Deux autres phrases
exclamatives avec comme, 22,44, et 24,32.
La comparaison était à double volet,
“comme trente ans”, et “comme on le
pensait être fils de Joseph”.
Jésus était sensé être fils
de Joseph aux yeux de l'entourage, alors que pour
l'évangéliste ou son témoin, il
s'originait en Dieu; le psaume venait expliciter ce que
déjà les deux premiers chapitres donnaient
à entendre. Aussi la longue liste de noms qui venait ensuite
n'était pas une généalogie , mais une
ascendance de générations remontant
jusqu'à Dieu par Joseph de Nazareth , le roi David ou encore
Juda. À la manière dont Jésus avait
son origine en Dieu, ses années elles aussi, s'originaient
en Lui; ainsi pourraient s'expliquer ces deux "comme" qui assurent la
coordination des phrases entre elles; le verset est en assonance avec
son parallèle du livre de la Génèse:
Un rapprochement est possible avec cet autre Joseph, le fils de Jacob
qui avait justement trente ans lorsqu'il devint ministre du
pharaon d'Egypte "Comme Joseph avait trente ans lorsqu'il se tint en
présence de Pharaon, aussi prit-il
congé de lui pour parcourir toute l'Egypte." Gn 41:46
Joseph avait souffert de par la jalousie de ses frères, mais
il était sorti victorieux de l'épreuve; sur cet
exemple être appelé "fils de Joseph" devint une
qualité attendue du Messie.
L'ordre des mots, et le choix du verbe
être à l'infinitif demandent attention.
Jésus était considéré
comme fils de Joseph; tel est le sens du verbe
déjà rencontré en 2,44, quand ses
parents le croyaient dans la caravane et qu’il
n’y était pas! Jésus
était-il vraiment fils de Joseph? Si l’entourage
le pensait, la question restait néanmoins
posée. Et Luc de partir d’une exclamation : comme
on l’estimait être fils de Joseph!
suivait alors une lente remontée vers Dieu d’une
filiation spirituelle à travers les
générations. Car Luc ne dressait pas
l’ arbre généalogique de
Jésus, mais à travers une filiation
d’ordre spirituel, il faisait remonter l’action de
grâce vers Dieu.
En offrant une généalogie sur le mode biblique, Matthieu
a souhaité, à l'opposé de Luc, manifester le
hyatus existant entre Jésus et la lignée Davidique.
23 - 31 de Jacob...de Salomon. Ces noms sont interpolés du parallèle de Mt 1,15
à 6. Il y eut une tentative d'harmoniser entre elles les
deux “généalogies” en
reprenant des noms dans la liste de Matthieu et en les
insérant à la place d'autres dans la
lignée consignée en Luc (le codex Bezae
est lacuneux à la page correspondante de Matthieu).
33 - *[ Admin , Arni ],
Le codex Bezae n'a pas ces deux noms, mais Aram, suivant Mt 1,3-4, et 1Chr2,9-10.
36 - *[ Kaïnam ].
Ce nom reçu par l’ensemble des
manuscrits provient de Gn10,24; il est absent du
codex Bezae aligné lui sur 1Chr1,24.