9 - Moi, j’ai décapité...moi, cela j’entends.
De même qu’ Hérode Antipas entendait de
lui-même, de même avait-il décapité Jean
Baptiste de lui-même. Le verbe décapiter n’est
pas factitif (faire faire, faire décapiter); il est
renforcé par le pronom personnel moi; Hérode
prêtait l’oreille aux dires, après qu’il eut
lui-même décapité Jean; la formulation de la phrase
met bien en avant un acte fait de sa main. Cette parole n’est pas
suivie de la légendaire histoire du festin d’anniversaire
contrefaite par Marc (Mc 6,21-29) qui en Hérodiade voyait
l’ “anima” d’Hérode.
En usant du procédé qui consiste à noircir
un personnage pour en laver un autre, Marc réorientait la
tragédie. L'accumulation de détails contradictoires
mêlés d'emprunts littéraires pose la question de la
vraisemblance des faits. Poussé à l'extrême, son
festin d'anniversaire est un récit cousu d'un fil sanglant digne
de séries noires: la mère d'une fillette lui
suggérant de faire amener devant elle, sur un plateau, la
tête d'un décapité, comment la fillette
n'exprimerait-elle pas son épouvante? Hérodiade image de
la perfidie ligotant dans son voeu son propre époux! Le festin
d'anniversaire donné au lieu même de la prison, le voeu du
roi formulé suite à la danse, tout cela relève de
la "phantasmagorie".
En allant jusqu'à faire d' Hérode Antipas un disciple de
Jean, et en l'innocentant de toute intention meurtrière, Marc
dressait le portait d'un homme débonnaire. et son tableau du
festin d'anniversaire avait pour effet de détourner l'attention
de la tragédie vécue par le prophète.
Hérode Antipas fut le troisième représentant d'une
dynastie qui en compta sept; le dernier, Agrippa II, s'éteignit
à la fin du premier siècle; la communauté des
croyants eut à s'affonter à eux notamment Jacques et Paul
( Ac 12,2 et 26,32). Pour tenter d'apaiser la vindicte à
l'égard des chrétiens qui auraient pu fréquenter
leur cour, on peut imaginer que Marc ait estimé utile de
maquiller les conditions du meurtre. Ne pas accentuer le rôle de
la dynastie Hérodienne dans les mises à mort de Jean, de
Jésus et de Jacques, puis dans le complot contre Paul
c'était se donner les moyens d'une conciliation. Mieux valait ne
pas attiser les persécutions. Mais en blanchissant Antipas, et
en offrant une certaine connivence avec le pouvoir en place dont les
actes n'étaient pas dénoncés, la conscience
était-elle apaisée?
10 - Il se retira à l' arrière en privé
Le verbe avec le préfixe ana indique un retour en arrière
qui peut être géographique ou figuré (battre en
retraite) et l'adverbe signifie , en privé (plutôt que
à l'écart ou solitairement qui est rendu par un autre
adverbe, cf 9,18). Le fait que les apôtres aient qualifié
au v 12 l'endroit de désert, a pu pousser certains scribes
à remplacer le terme village par différentes
leçons qui hésitent entre la ville ou le lieu désert
En apprenant la mort de Jean, il était légitime que
Jésus souhaitât prendre un temps de recul par rapport aux
évènements en se retirant avec ses Apôtres aussi
loin que possible de Tibériade, ville du tyran.
- Vers un village dit Bethsaïde .
[vers une ville appelée Bethsaïde]
La même orthographe Bêdsaïdav est en Jn 12,21D alors
que Bedsaïdav se lit en Lc10,13D, là où Mc 6,45
parle de Bessaïdav . Il y eut ensuite une harmonisation de
l'ensemble des manuscrits tant en Marc qu'en Luc, basée sur
l'orthographe de Mt 11,21: Bêthsaidav, qui en araméen
signifie “maison de pêche” . Le d au lieu du th est
fréquent dans l'orthographe des noms propres du codex
Bezæ.
Bethsaïde,
n’était pour Luc qu’un village tandis
que les autres Synoptiques ne donnaient que le
nom du lieu sans autre précision. Pour jean, c'était la ville d'André et de Pierre.
Les scribes ont hésité entre un lieu
désert nommé
Bethsaïde(Sinaïticus), un lieu désert de
la ville de Bethsaïde (A) ou bien la ville de
Bethsaïde (B). On pensait savoir par F Josèphe, que
de Bethsaide le tétrarque Philippe avait fait une ville nommée
Julias, mais comme Eusèbe dans son Onomastica Sacra n'en disait
qu'une ligne en référence aux
évangiles, il est probable que de son temps la ville
n'existait plus.
Luc n'avait pas nommé Tiberias édifiée
par Antipas et à la Julias de Philippe il avait
préféré
l'ancien nom du lieu. Il est possible et vraisemblable que le village
de pêcheurs qu'était Bethsaïde ait
subsisté à côté de la
nouvelle ville Julias. L'archéolgie hésite entre deux lieux possibles:
A El Tell, ci-contre, dont l'emplacement est assez distant du lac et qui
recèle peu de vestiges d'époque romaine, serait
préféré El Araj en partie
noyé sous les eaux du lac et qui resterait à fouiller.
14 - Ils étaient en effet des mâles comme cinq mille.
Ôs , comme, introduit une comparaison, à la différence de
ôsei qui commande une estimation, environ; (cf Jos 7,4, Jg 8,10.9,49,16,27 et
ôs pour l’ étalonement de deux chiffres en Jos 7,3)
. L’image de cinq millle hommes, des mâles avec andres, devait évoquer un certain type de rassemblement ; ainsi
celui des cinq mille de l’armée de Josué (Jos
8,12); mais c’est plus prosaïquement vers les soldats de la
légion romaine que pourraient se tourner les regards;
une légion sous le Principat ne dépassait pas 5100
hommes (6000 sous la République, 1000 au IVème
siècle). Les habitants des campagnes en redoutaient le passage
qui ne leur laissait plus guère de vivres. A l’image des
légions réparties en cohortes manipules et centuries,
Jésus fit diviser cette foule de cinq mille personnes en groupes
ordonnés d’environ cinquante, invitant ses Apôtres
à les nourrir - donnez leur vous-mêmes à
manger, v.13 - plutôt qu’à en faire porter le poids
aux habitants d’alentour.
Cette image des 5000 mâles semble avoir
gêné Matthieu qui ajouta: sans les enfants et les
femmes (Mt 14,21).
Faites les s'étendre par campements d'environ 50.
Dans son sens premier κλισίας désigne un abri pour dormir telle
la tente du soldat; comme le jour baissait ils s'allongeaient surtout
pour dormir.
πεντακισχίλιοι et πεντήκοντα évoquent “la cinquantaine” où la Pentecôte. La fête, semble-t-il était proche: cf les neuf premières semaines du ministère de Jésus.
16 - Il pria; puis il prononça la bénédiction sur
eux, et il donnait aux disciples.
[et non: Il les bénit, et il
rompit et il donnait aux disciples].
Jésus pria; un acte souvent remarqué en Luc; ensuite il
ne bénit point les pains, mais sur eux il prononça
la bénédiction d’usage, qui elle, est
adressée à Dieu. L’acte de donner est
à l’imparfait, indiquant une action prolongée et
renouvelée (geste à comparer avec la Cène
dite d’Emmaüs en 24,30); c'est parce que
Jésus ne cessait de donner que tous furent rassasiés. Ce
tableau offre une autre image de la multiplication des pains
puisque l'acte de rompre n’est pas mentionné;
n’aurait-il pas été ajouté sous
l’influence du rite eucharistique?
17 - Douze.
Le chiffre douze se rapporte ici aux paniers de morceaux de pain
récoltés après la multiplication des 5 pains
présentés à Jésus; évoquait-il pour
l’auteur les douze pains de proposition offerts au Temple?
Depuis le début du chapitre huitième,
le chiffre douze est énoncé avec insistance, en des
circonstances diverses: l’évangélisation avec les
Douze et des femmes, la guérison de femmes l’une de douze
ans, l’autre malade depuis douze ans, l’envoi des Douze,
les douze paniers restant après la multiplication des pains
distribués par les Douze ; un total de six fois (8:1,42,43;
9:1,12,17). Ensuite, douze ne se rencontre plus avant 10,1 : “il
désigna 72 autres”; 72, ou six fois douze; par
ce jeu de gématrie, soixante douze était
préparé depuis le chapitre huit. La formation à
l’annonce de la bonne nouvelle commencée en 8,1 ne
s’arrêtait pas aux seuls apôtres, mais
s’adressait au plus grand nombre.
19 - ils dirent: "Jean le Baptiste"; d'autres : "Elie ou l'un des
prophètes.
[Ils dirent: Jean Baptiste; les autres, Élie; les autres, qu'un des anciens prophètes est ressuscité.]
Le codex Bezae est conforme aux parallèles de Marc et Matthieu . “Un des anciens prophètes ressuscités" est une glose explicative.
20 - Tu es le Christ fils de Dieu (D05, it boms 28,892)
[Tu es le Christ de Dieu]
Fils de Dieu associé à Christ
(l'oint), ou Messie,
évoque le “Saint de Dieu” ,
c'est-à-dire le grand-prêtre (cf Lc 1:35; 4:34,41). Aussi
le Messie dit en outre Fils de Dieu réunissait les deux
pouvoirs, religieux et politique. Dans le
parallèle évangélique de Marc 8,29 il n'y a qu'une
seule réponse “tu es le Christ”, et en Matthieu un
titre : “tu es le Christ, le Fils de
Dieu-le-Sauveur” (16,16D rectifié dans les autres
manuscrits en Dieu-le-Vivant puisque c'est Jésus même qui
est Sauveur).
“Le Christ Fils de Dieu”
apparaît comme la réponse initiale de Pierre; elle
se retrouve en 23,35 dans un grand nombre de manuscrits lors des
invectives contre Jésus en croix, de même qu' en Ac
8,37 dans la confession de l'eunnuque baptisé par Philippe.
Marc, pour sa part, prêtait cette confession du fils de Dieu
à un païen , le centurion qui remplissait son service au
pied de la croix; ce Romain était sensé se
référer à Auguste qui avait sur ses monnaies le
titre Filius
Dei. Ce titre recouvrait l' état divinisé de celui qui,
avec le commandement, assumait le rôle de Pontifex Maximus.
Cf : Jésus "Fils de Dieu" .
22 - Il faut pour le Fils de l’homme souffrir...et après jours
trois se lever.
[et le troisième jour être
réveillé]
En hébreu la formule correspondante au δει grec ( “il faut"), est YL+infinitif, (“il incombe à...”) .
L’hébreu marquait moins une nécessité
qu’un devoir. Jésus exprimait ce qu'il estimait être son devoir en tant que Fils de l'homme. Cette prophétie sur les jours de la Passion
englobait les jeudi, vendredi et samedi, la
résurrection intervenant dans la nuit du samedi au
dimanche. La même formulation a été
adoptée, avec une inversion des termes, en Mc 8,31 et Mt16,21D.
Cet ordre-ci dénote un septantisme (cf. Gn 1,13, 42,17 2R 18,10
etc), qui a un antécédent strict dans ce même
évangile en 2, 46: Jésus fut retrouvé par ses
parents dans le Temple “après jours
trois” de recherche. Quel lien direct le
rédacteur souhaitait-il créer entre les deux
événements? Voyait-il dans la séparation
d’avec la mère et le milieu familial, une
nécessité à laquelle faisait écho la
séparation d’avec sa propre vie humaine?
Le verbe se lever est à la voix active,
(sinon au futur de la voix moyenne) chez les trois synoptiques dans
le codex Bezæ, et ce, pour les deux annonces concernant la Résurrection. En disant son intention Jésus
s'engageait lui-même: il
n’allait pas se lever grâce à une puissance
extérieure à lui, mais de lui-même,
après avoir été mis à mort, il se
lèverait. Au-delà d'une prophétie, cette annonce
constituait un engagement de sa part.
Ultérieurement,
dans les autres manuscrits, se lever fut remplacé par son synonyme
réveiller à la voie passive; mais sans
complément d’ agent, la voie passive est à
considérer comme une voie moyenne, se
réveiller . La différence entre se lever (à l'actif) et se réveiller (au
moyen-passif) est minime. Toutefois Pierre et Paul
disaient l’un comme l’autre, que Dieu avait
ressuscité Jésus d’entre les morts (Ac 3:15;4:10;
13:23,30, Ro 10:9 etc), semblant ne pas considérer Jésus
comme acteur dans sa résurrection. On peut donc penser que le texte des
Synoptiques fut retouché d'une manière qui tendait à concilier ces deux
aspects.
L'évangéliste Luc s'est fait le rapporteur de cinq
paroles de Jésus sur sa Passion où en quatre d'entre
elles il avait annoncé sa Résurrection (cf 9:22 et 43-46;
17:23-25; 18:31-34; 24:6-8) s’engageant à "se lever"
après sa mort. Ce verbe est à l'infinitif actif dans la
première et la cinquième, au futur moyen dans la
quatrième; dans l'un et l'autre cas il se présentait
comme sujet de l'action; il n'envisageait pas sa Résurrection de
manière passive puisqu'il allait l'accomplir de lui-même.
En comparaison, le fait d'être livré et mis à mort
apparaissait comme une action subie par lui et donc indépendante
de son intention propre. En contraste, la Résurrection
était annoncée comme un acte de sa volonté, une
intention qu'il s'engageait à réaliser. Devant ses
disciples, à trois reprises, Jésus avait promis de se
lever après sa mort.
Mais dans les annonces 2 et 4,
Luc a souligné que les Apôtres n'avaient pas compris ce
que Jésus leur avait dit. Si bien qu'au jour de la
Pentecôte, sans citer les paroles de Jésus, Pierre donnait
sa propre lecture des évènements: "Ce Jésus donc,
Dieu l'a relevé; de cela tous nous sommes témoins"
Ac2,32. A la différence des femmes qui en revenant du tombeau
faisaient mémoire des paroles mêmes de Jésus
(Lc24,8), Pierre fit appel à des citations de l'Ecriture pour
dire que la Résurrection était l'oeuvre de Dieu qui avait
relevé le Christ d'entre les morts; il ne recevait pas ce fait
comme une intention en acte de Jésus, mais comme une
manifestation de la Toute Puissance de Dieu agissant à travers
lui. Pierre fut appuyé par Paul (1Co15 1-28) et la
tradition apostolique.
En signifiant que les
Apôtres ne comprenaient pas les paroles de Jésus et
qu'elles leur demeuraient cachées, Luc a eu recours aux temps de
l'imparfait et du parfait. Il indiquait par là que cet
état de fait se prolongeait.
23 - *[ qu’il prenne sa croix chaque jour].
Annotation absente du codex Bezæ. Son insertion plus tardive
viendrait d’une harmonisation avec Mc8,34, et Mt 16,24.
25 - En effet qu’est-ce qui est utile pour un humain: gagner le monde entier - se perdre alors
soi-même - ou éprouver une perte ?
[Quel avantage
l’homme a-t-il à gagner le monde entier s’il se perd
ou se ruine lui-même?]
La phrase diffère ici par la voix et le mode des verbes; la
principale est une question (comme en Mc 8,36), suivie de deux
propositions contraires, séparées par un membre de phrase
en enclave; le verbe au passif ζημιωθῆναι, signifie subir
une peine, une perte, être dépouillé ;
il est placé en contraste avec le verbe gagner (comme en Phi
3,8). Si dans la Septante, ce verbe est pris dans le sens
d’indemniser (Ex 21,22, Dt 22,19), le correspondant
hébraïque , implique un châtiment sinon une peine.
Il semblerait que Jean Baptiste dont la
mort était connue depuis le v.9, et dont on reparlait au v.19,
se soit profilé derrière cette remarque de Jésus.
Il avait été plus utile pour lui de vivre une mort
injuste que de gagner d'autres disciples s'il avait dû le faire
en se trahissant lui-même. Et Jésus n’avait-il pas
trouvé préférable d’endosser la perte de
Jean-Baptiste, plutôt que de se prosterner devant le diable
lorsqu’il lui présentait la domination sur le monde
entier? (cf 4,5). La personne de Jean est encore présente au
verset suivant.
26 - Car celui qui aurait honte de moi et des miens *[
mots].
Le pronom masculin pluriel, les miens n’est suivi ici
d’aucun substantif tant dans le grec que dans le Latin
correspondant; il a été complété dans d’autres manuscrits par "les miennes paroles", en harmonie avec Mc 8,38 . Cependant “les miens”, pourrait tout autant
concerner des personnes, comme ces “saints envoyés” en fin
de verset , dont Jean Baptiste était le représentant par
excellence (cf 7, 27).
- et de son Père .
Le pronom personnel vient d’une influence des
parallèles de Marc et Matthieu, car en Luc Jésus parle
toujours du Père et non de “son Père”. Sauf
exception en 2,49, où mon Père pourrait avoir
été une expression employée couramment par les
enfants pour désigner Dieu.
27 - Sont certains de ceux qui
s’étant tenus ici, ne goûteront pas la mort
jusqu’à ce qu’ils voient le Fils de l’humain
venant dans sa gloire.
[ certains de
ceux qui se se tiennent là, ne goûteront pas la
mort Jusqu’à ce qu’ils voient la royauté de
Dieu.]
S’étant tenus: à la voix active ce
parfait garde sa valeur de parfait, tandis qu’au moyen-passif il
s’emploie pour un présent, “se tenant”. La question qui se
pose est de savoir de qui Jésus parlait.
“Ici” : cet adverbe (choisi également
par Mt 16,28) a
été remplacé dans les autres
manuscrits par “là”. Or ici
bien que d’emploi courant, se retrouve dans la vision
sinaïtique d’Ex 3,5 “n’approche pas
d’ici... car le lieu où tu te tiens est une terre
sainte”; il y recouvre un adverbe moins fréquent en
Hébreu halom , mais
qui est toujours en rapport avec les lieux de culte et d’oracle
(cf 1 S14,36,38etc). L’importance de cet adverbe est à
relever puisque il sera deux autres fois sur les lèvres de
Pierre au verset 33: “il est bon pour nous
d’être
ici..que je dresse ici trois tentes”. Il est donc, plus
que probable, que la montagne où Jésus se rendit
était considérée comme un haut-lieu
d’histoire sainte.
Qui ne goûteront pas la mort :
à qui était il faisait allusion à travers ces
paroles? Si c’était à Pierre, Jacques et Jean
nommés au verset suivant, pourquoi
Jésus aurait-il annoncé leur mort comme un
fait proche? Aurait-il employé l'expression "goûter
la mort" pour Jacques qui allait mourir sous les coups d'Hérode
Agrippa? Se pourrait-il qu’il ait parlé
secrètement de Moïse et d’Elie qui allaient se
tenir avec lui sur la montagne (v.32), comme ils s’y
étaient tenus auparavant (Ex 33,21 et 1R19,11) avant
d’entrer dans la nuée (Ex24,18) ? Tous deux avaient
vu passer le Seigneur sur la montagne (Ex 33,22,34,6; 1R19,13). Elie
était réputé ne pas avoir connu la mort, quand
à Moïse les conditions de sa sépulture
demeurèrent inconnues. Moïse était
réputé , comme Aaron et Myriam, être mort de la
bouche du Seigneur, une image rendue autrement par cette expression
proprement rabbinique et justement adoptée par Luc: goûter
la mort (taham mita) à propos d’une mort donnée par
la main du ciel. Les trois Apôtres ressentirent de l’effroi
en voyant Moïse et Elie entrer dans la nuée, puis
être soustraits à leur regard...avant que ces deux hommes
n’apparaissent en habit d’éclair devant les femmes
au jour de la Résurrection (24,4).
Le Fils de l’humain
venant dans sa gloire : la gloire de la transfiguration, la
gloire de la résurrection, ou la gloire du monde futur? cette sentence
qui faisait écho aux v. 26 et 31 sur la gloire de celui
qui vient (même participe présent qu’en
7,19-20), annonçait la manifestation sur la montagne. Le choix
du TA en corrélation avec Mc 9,1 et Mt 16,28
s'est reporté sur la venue de la royauté de Dieu ,
considérant que la venue du Christ dans sa gloire est toujours
en attente de réalisation. Cependant la royauté de Dieu
qui est déjà présente au coeur (Lc 6,20, 17,21)
par la proclamation de la parole (Lc 8,1,10, 9,2,11) ne fait pas
partie du domaine des apparences tactiles, à la
différence du Fils de l’humain, capable, lui, de se
rendre visible dans sa gloire.
La parole originelle est celle de Luc D05, elle fut
réinterprétéée par Marc, Matthieu
mêla ce qu'il lisait chez les deux autres Synoptiques. Le texte
de Luc fut ensuite repris avec une formule qui lui était
familière: la royauté de Dieu.
28 - Environ huit jours après ces paroles.
Il s'agit bien d'“environ” avec ὡσεὶ.
Sur la date de l'évènement cf:
"Les neufs premières semaines du ministère de Jésus”
emmenant Pierre et Jacques et Jean
[Pierre et Jean et
Jacques]
Jacques était nommé
avant Jean dans le codex Bezae et de nombreux autres manuscrits
(P45 P75), comme en 5,10 et 6,14,9,54 tandis
qu'en 8,51 Jean était nommé avant Jacques. Pour
préparer la Pâque Jésus enverra Pierre et Jean
qui dans le début des Actes seront souvent nommés
ensemble. Jacques aurait été nommé avant Jean
car il devait être l'aîné des deux; l'inversion
de leurs deux noms pourrait laisser entendre qu'en certaines
occasions, Jean se serait trouvé plus proche de Pierre, se
distançant de son frère. L'inversion des noms Paul
et Barnabé, dans les Actes, joue un rôle
comparable.
A moins qu'en 8,51 Jacques n'ait pas été le frère de Jean, mais un autre, celui que Paul nommait le frère du Seigneur.
Il monta sur la montagne pour prier
Luc
parlait de la montagne en omettant de la désigner.
Était-ce la montagne déjà évoquée en
6:12? L'insistance de Pierre à proposer de dresser "ici" trois
tentes pour lui, Moïse et Elie,
laisserait supposer que cette montagne était
chargée d'histoire sainte.
Une montagne habitée de
souvenirs et de promesses tel le Mont
Nébo où Dieu prit le corps de MoIse , de l'autre côté du Jourdain?Du haut de cette montagne élevée, Dieu lui fit
voir la
terre de Canaan qui allait devenir l'héritage
d'Israël.
Peut-être
est-ce à cette "très haute montagne"(Lc4:3) que
Luc pensait en rédigeant la seconde tentation de
Jésus au moment où il le présentait
revenant du Jourdain?
Sinon pourquoi pas l'Hermon au Nord, dont la rosée était
associée par le psalmiste à la barbe d'Aaron? A
la suite d'Origène, les Pères optèrent pour le
Mont Thabor, de l'autre côté de la plaine de
Yizréel, comme lieu de transfiguration.Ce
n'était pas un lieu "parlant" bibliquement comme
l'était le Carmel, mais il était important pour les
Chrétiens de se forger leurs propres lieux d'histoire sainte.
Proche du lac de Gennésareth, la
chaîne du Mont
Carmel
gardait vivant le souvenir des deux prophètes Elie et
Elisée. Le Carmel , qui
signifie verger, était et reste une chaîne
verdoyante. Le Carmel était la montagne de la
révélation prophétique que Jésus pouvait
apercevoir des hauteurs de Nazareth. Comment ne serait-elle pas celle
dont il fit choix pour y venir prier et s'y révéler?
La Montagne de la Transfiguration
29 - La ressemblance de son visage devint autre.
[Et devint...l’aspect de son visage différent]
Sujet et verbe sont des hapax dans le NT. Changer de visage se
rencontre à plusieurs reprises dans les livres bibliques, pour
ces visages qui tout à coup se mettent à
refléter des sentiments autres. Jean Baptiste avait fait
demander à Jésus s’il était bien celui
qu’on attendait, alors qu’il se le figurait autre
(7,19-20); et c’est l’aspect, la forme,
l'idée du visage de Jésus qui devint autre,
révélant peut-être l’attente qui avait
habité Jean. Le terme grec ἰdέα , hébreu "dmout"
en Gn 5,3 correspond à la ressemblance, celle de
Seth à son père Adam. De même du Christ et du
Père.
Le vêtement blanc dans lequel Jésus leur apparut évoque la sainteté, ce que retint Marc dans une comparaison avec la blancheur des neiges de l'Hermon. Sa fulgurance permet d'établir un lien avec les paroles du ch 17,24 et 24,6.
30 C'était Moïse et
Elie .
Le verbe est au singulier car l'accord se fait avec le sujet le plus rapproché qui est ainsi mis en valeur; soit ici Moïse puisqu'il est question d'"exode" dans les paroles échangées..
31 - Moïse et
Elie...parlaient de son exode qu’il doit accomplir à
Jérusalem.
[son exode qu’il devait accomplir dans
Jérusalem]
Le présent μέλλει, (devoir ou être sur le point de), offre un passage au discours
direct. En raison de la
présence de Moïse, τὴν
ἔξοδον,
“la sortie“, évoque inévitablement la sortie
d’Égypte, la libération de l’esclavage (comme
en He 11:22). Jésus se préparait à une
nouvelle libération, qu’il allait accomplir en un
temps liturgique précis, celui de la Pâque en
annonçant une pâque nouvelle (cf 22:15).
τὴν
ἔξοδον accompagne un verbe d’accomplissement à la voie
active et Jésus parlait de ce qu’il
s’apprêtait à accomplir au milieu de
Jérusalem. Or ce terme
est souvent traduit par "départ", en référence
à la sortie de la vie, sens qu’il revêt dans le
livre de la Sagesse ou la seconde épître de Pierre. Et en
effet peu de versets auparavant, Jésus avait parlé de la
mort prochaine de ceux qui s’étaient tenus ici (cf 9;27).
Dans la littérature classique, ἔξοδος constituait le
dénouement de la tragédie; toutefois ce terme est
trop riche de sens pour se réduire à un seul , pour se
réduire à la seule pensée du passage de la vie à trépas.
33
- Du fait pour eux d'avoir été
séparés de lui.
[de se
séparer de lui]
διαχωρισθῆναι infinitif
aoriste passif de διαχωρέω synonyme de διαχωρίζεσθαι infinitif présent
passif de διαχωρίζω .
Le pronom “eux” représente
les trois Apôtres, qui par leur sommeil s’étaient
retrouvés séparés de Jésus et des
deux hommes en gloire comme la ténèbre
s’était retrouvée séparée de la
lumière au premier jour de la Création (Gn 1,4). Enfouis
dans le rêve au cours de leur sommeil, ils avaient sombré
dans l'inconscience, tandis que Jésus revêtu de
lumière était l'expression même de la conscience et
de la présence divine au monde. Pierre aurait alors
proposé de dresser trois tentes de la rencontre, pour
réduire la distance spirituelle ressentie.
33b Veux-tu que je fasse trois tentes ici?
[Faisons trois tentes
]
La tournure est familière. Le “nous” du texte alexandrin vient d'une harmonisation avec le parallèle de Marc. L'adverbe ὧδε est présent deux fois dans le verset ; cette insistance est un rappel du v 27 qui détient une allusion à Moïse et Elie. Ce "ὧδε" rappelle la parole divine à Moïse sur le Mt Horeb: "n'approche pas d'ici car le lieu que tu foules est une terre sainte”. Pierre avait conscience de la sacralité du lieu.
Le mot σκηνὰς traduit par " tentes" évoque généralement la fête de ce nom. Cependant le terme évoque un autre type de tentes , et une autre époque dans l'année liturgique:
"Les neufs premières semaines du ministère de Jésus”
sans avoir conscience des
[paroles] qu'il était en train de
dire.
[sans avoir conscience de ce
qu'il était en train de dire]
Peu importe en fait que le relatif
soit au singulier ou au pluriel. Selon Marc, Pierre,
effrayé, aurait prononcé des paroles peu
sensées. Ce n'est pas du tout le compte rendu de Luc :
Pierre avait reconnu Moïse et Élie, mais sans
réaliser qu'il les avait identifiés et sans
comprendre comment il y était parvenu. Il était
dépassé par les paroles
prononcées.
A noter que le parfait εἰδὼς a une valeur de présent.
34 - Dans le fait pour ceux là d’entrer dans la nuée.
Le pronom έκείνους, désigne des personnes illustres, ici avec
Jésus, Moïse et Elie, les saints envoyés , ainsi
désignés au v. 26; ils étaient par
là-même, différenciés du groupe des
Apôtres rassemblés sous le pronom αὐτοὺς (v.33). Selon
cette lecture, ce ne sont pas les Apôtres qui entrèrent
dans la nuée, mais Moïse et Elie, ainsi
soustraits à leur regard.
35- Celui-ci est mon
Fils le bien-aimé, en qui
j’ai mon bon-plaisir, écoutez le !
Parole originelle
reprise par Matthieu (3:17 et 17:5) et par Marc dans une forme abrégée
(par Marc (1:11 et 9:7) et sur laquelle fut harmonisé le texte de Luc
dans le TA avant qu’il ne soit remanié d'après Lc 23:35 en B, P 45
75 sous la forme:“Celui ci est mon fils l'Élu, écoutez-le!”
37 - De jour.
[ le jour suivant]
Ils redescendirent de la montagne de jour; ainsi ce qui avait eu lieu
sur la montagne s’était bien déroulé de nuit
comme le suggérait le sommeil des Apôtres dont seul Luc
s’était fait le rapporteur.
40
- afin qu'ils le délivrent (le
fils)
[afin qu'ils l'expulsent
(l'esprit démoniaque)]
Dans la formulation du codex de
Bèze un père s'intéressait à son fils
unique dont il demandait la délivrance, souhaitant le
sortir des griffes de l'adversaire (cf 12,58). Avec la refonte ,influencée
par Mc 9,18, l'intention exprimée n'était pas le
soin de ce fils unique mais l'exercice de la puissance sur les
forces occultes en expulsant l'esprit impur. L'impuissance des
disciples ne venait-elle pas de cette déviation de
l'intention? C'est ce que confirme la parole de Jésus qui
fait suite.
45 Or eux ignoraient cette parole
là - et elle était voilée
d'eux, afin qu'ils
n'en aient pas l'intelligence.
Voiler est ici le verbe simple, sans préfixe; il est au parfait.
Cela faisait
donc un certain temps que Jésus et ses disciples
n'étaient plus sur une même longueur d'ondes.
Qu'est-ce qui provoquait leur aveuglement? La question qui se
repose en Lc 18,34,
recevait déjà un début de réponse dans
les versets précédents, 40 et 41. Ils
n'interrogeaient pas Jésus ,
préférant que le voile demeure.
45-46 -Et ils craignaient d'interroger sur cette parole là
*
[ Intervint alors un débat entre eux], à savoir;
qui pourrait bien être plus grand qu’ eux ?
“Cette parole là” renvoie à la
parole énoncée à la suite, et non à
celle qui venait d'être dite. L’ajout circonstanciel dans
les autres manuscrits de la phrase entre crochets, rompt la
continuité du récit qui s’offre dans le codex
Bezæ avec une autre logique: les apôtres étaient
dans l’ignorance des paroles prophétiques sur la
souffrance du Fils de l’humain, et ils souhaitaient
continuer à les garder voilées ; ils étaient
à ce moment là préoccupés par une toute
autre pensée, sur laquelle ils redoutaient d'interroger
Jésus : Qui pourrait bien être plus grand
qu’eux? Jésus venait de les semoncer par ces mots ,
génération incrédule et perverse, pour
n’avoir su délivrer l’enfant épileptique. Par
contre ils avaient vu “quelqu’un”
d’extérieur à leur groupe expulser les
démons au nom même de Jésus (v. 49), ce qui leur
donnait à craindre pour leur position.
Dans l’expression “qui pourrait
bien être plus
grand qu’ eux?”, l’adjectif au
comparatif est attribut; c’est pourquoi il a pu être lu
comme un superlatif: qui pourrait bien être le plus grand d'entre
eux ? Mais cette lecture méconnaît le v.49 et la parole
énoncée à l’intention de celui qui
chassait les démons: “Qui n’est pas contre vous est
pour vous”.
Qui pouvait bien être cet homme?
N’était-ce pas Jacques, le “frère du
Seigneur” évoqué dans la note des versets 8:21 et
51? Une confirmation en ce sens est apportée par le verset 12 de
l’évangile de Thomas:
“Les disciples dirent à
Jésus: nous savons que tu nous quitteras; qui est-ce qui
deviendra grand sur nous? Jésus leur dit: où que vous
alliez, vous irez vers Jacques ce juste pour qui le ciel et la terre
ont été faits”.
“Devenir
grand sur” selon la traduction littérale, serait à
rattacher au questionnement des Apôtres transmis par
le codex Bezæ; Jean venant d’être
décapité , un autre ne devait-il pas accompagner le
Messie? Tandis que Jésus emmenait avec lui trois apôtres
sur la montagne, les neuf autres s’interrogeaient en voyant
quelqu’un [Jacques peut-être?] imiter Jésus.
Devant leurs interrogations, Jésus plaça au milieu
d’eux un enfant en ajoutant:
48 - le plus petit parmi vous tous, celui là sera grand.
[et non: En effet celui qui est le plus petit parmi vous tous , celui là est grand].
Accueillir le jeune enfant qui se trouvait près de lui,
c’était accueillir Jésus lui-même; Il
n’invitait pas à devenir comme les enfants selon
l’interprétation de Matthieu 18, 3, mais
il proposait d’ accueillir la royauté de Dieu comme un
enfant appelé à grandir parmi eux. Plus petit, là
encore était à comprendre comme plus jeune (cf 7,28). Il
n’est pas indifférent que Marc ait donné à
Jacques, frère de Jésus, le qualificatif de
“petit”, soit jeune. Jésus ne préparait-il
pas doucement les Douze à l’accueillir parmi eux ?
51 - Or il advint comme s'accomplissaient les jours de son
“analêmpseôs”, que lui-même durcit son
visage pour marcher vers Jérusalem.
Le verbe accomplir n’a pas ici le préfixe συν comme
en 9,31, où Moïse et Elie parlaient de l'exode que
Jésus allait accomplir à Jérusalem. L’hapax
ἀναλήμψεως traduit par
“élévation”, a fait penser
à l’ascension d’Elie (2R2,10, Si 48,9) , une
image développée au début des Actes (dans un
récit qui n’est pas de facture lucanienne). Si Jésus
s’apprêtait à sortir de ce monde dans une
élévation, pourquoi durcissait-il son visage. comme
Ezéchiel lorsqu’il prophétisait contre Israël?
(cf. Ez 6,2, 13,17, 14,8,15,7).
ἀναλήμψεως , un jeu de mots? ce
n’est ni ἀνάλαμψις, la splendeur, ni ἀνάληψις , la
suspension, la reprise, l’adoption, la restauration, la
réparation, l’acquisition de connaissance. Le terme ἀνάλημψις apparaît sur les papyrii, témoignant de l'évolution de son orthographe avec l'introduction du μ. Il se retrouve dans le Psaume de Salomon 4:18
où il revêt le sens donné
à "exode" , c'est à dire le départ de cette vie. Jésus ayant
annoncé sa Passion (v 22et 44), il est clair qu’il
s’y préparait.
54 - Comme fit aussi Elie.
Une remarque faite à propos, puisque Jacques et Jean
avaient vu Elie sur la montagne. Que cette phrase soit
présente ou non, cela ne change rien au récit qui détient
une allusion explicite à Elie avec une citation prise à
2R 1,10.
55 - Et il dit : “vous ne savez de quel esprit vous êtes”;
Cette remontrance de Jésus a été effacée
dans les autres manuscrits pour ne pas charger trop lourdement les deux
apôtres; ceux-ci croyaient se recommander d’Elie en
faisant venir le feu du ciel sur les Samaritains; aussi Jésus
les réprimanda en leur faisant entendre que leur inspiration
était celle de “fils du tonnerre” (cf. 6,14).
62 - Personne regardant vers l'arrière et posant sa main sur
la charrue n'est apte à la royauté de Dieu.
[et non: Personne posant la main sur la charrue et regardant vers
l'arrière n'est apte à la royauté de Dieu].
L'ordre des mots propose une chronologie inverse de celle que nous
avons l'habitude de lire. Celui qui regarde en arrière ne
saurait être en mesure de se placer par rapport à la
charrue pour la diriger correctement. L'image concernerait non des gens
tentés de revenir sur leurs pas après avoir
commencé à suivre , mais ceux qui sont, avant tout,
attirés par ce qui les précède, en l'occurence la
famille. Le jeune homme qui souhaitait suivre Jésus non sans
saluer auparavant les siens était peut-être
viscéralement lié à eux.
Ces versets ont leur parallèle en 1 R 19:21 quand
Elisée demandait à Elie de revoir les siens avant de le suivre.
Cf : les premières semaines du ministère de Jésus