Chapitre 4
Recours à l' Astronomie avec Johannes Kepler
Durant le Moyen Age, l'interêt pour l'étoile des Mages du récit de Matthieu, était de caractère astrologique. Johannes Képler chercha à y lire un phénomène astronomique naturel, susceptible d'aider à la datation des épisodes de l'enfance du Christ.
Dans les
siècles précédant l'an mille et
durant le Moyen Age les repères donnés par Luc se sont
vus délaissés au profit des récits de Matthieu
sur l'étoile entrevue par des Mages dont la science
s'originait dans l'astrologie des cultes Persans qui assignait aux
conjonctions astrales une correspondance
évènementielle.
Parmi les noms cités revient
celui de Masha'allah, Juif originaire de Basora (entre 762 et 815),
car ses travaux traduits de l'Arabe en Latin par Jean de
Séville au début du XIIème siècle furent
connus en Occident. Il se faisait l'écho d' astrologues Juifs
qui prévoyaient la naissance du Messie en relation avec une
conjonction des planètes Jupiter et Saturne dans la
constellation des Poissons; une conjonction est la position de deux
corps célestes placés au même degré de
longitude. Isaac Abrabanel (1437-1508) qui, astronomiquement, en
fonction de leur fréquence, identifiait déjà
cinq types de conjonctions entre les deux planètes, avait
déterminé avec justesse qu'une triple conjonction
s'était produite en l'an 7 avant
l'ère chrétienne aux mois de mai, octobre et
décembre dans la constellation des Poissons 1. Elle
aurait
été observée réellement des Babyloniens,
à en juger le déchiffrement fait par l'Allemand P
Schnabel, au début du siècle dernier, de la tablette
dénommée Almanach de Sippar 2; s'y trouve
annotée la position de Jupiter et Saturne dans la
constellation des Poissons sur une période de cinq mois.
Johannes Kepler
Par les lois
nouvelles qu'il énonça au tout
début du XVIIème siècle, Johannes Képler
allait progressivement rattacher l'astronomie à la physique et
provoquer, inéluctablement, son détachement de
l'astrologie.
Complétant les observations accumulées
par Tycho Brahé et tout en adaptant le système
héliocentrique de Copernic, il publiait en 1627 sa compilation
des "Tables Rudolphines" à partir desquelles il devenait
possible de déterminer, avec une précision nettement
meilleure qu'autrefois, la position des planètes. Ce
n'était qu'un des fruits de son travail d'observation de 1609, Astronomia Nova, où il
exposait deux lois fondamentales, sur
l'orbite elliptique des planètes et sur leur vitesse
inversement proportionnelle à leur distance au Soleil.
La Super Nova de 1604
Au début de
ses recherches fut aperçue par son
assistant le 10 octobre 1604 une supernova qu'il put observer
lui-même dès la semaine suivante et jusqu'à son
effacement dans l'éblouissement solaire plusieurs mois
après ; il rapprochait ce phénomène de celui
observé par Tycho Brahé en 1572 et il s'aperçut
, en mesurant la parallaxe, que l'étoile en explosion
s'éloignait progressivement de la lune.
D'autres supernova
avaient laissé des traces dans les
écrits d'Orient et d'Occident dont la plus ancienne remonte
à 1054 dans la constellation du Taureau (donnant comme
résidu la nébuleuse du Crabe). La seconde était
l'étoile nouvelle signalée par Tycho Brahé en
1572 dans la constellation de Cassiopée.
Dans le
langage actuel une supernova correspond à l'
effondrement gravitationnel d'une étoile qui, pour avoir
brûlé ses
réserves d'hydrogène et d'hélium, provoque une
radiation qui libère plus d'énergie qu'un billion de
soleils. C'est par pure coïncidence qu'une supernova fut
entrevue le lendemain même d'un groupement triangulaire de Mars
avec Saturne puis Jupiter le 9 octobre 1604, et près d'un an
après une conjonction simple de Jupiter et de Saturne dans la
constellation du Sagittaire fin 1603.
Nouvelle chronologie avec Laurent Suslyga
Autre
coïncidence, en 1605, le Polonais Laurentius Suslyga sous
l'autorité du Jésuite Johannes Deckers publiait
une chronologie nouvelle
3 où, s'harmonisaient la
naissance du
Christ placée en 4 aec et la mort d'Hérode un an plus tard , dans sa
37ème année de règne, une date
obtenue par un décalage avec les années d'Auguste; il
reprenait à son compte la proposition de
Sulpitius
Severus.
Conjuguant ces
évènements survenus coup sur coup ,
Képler voulut offrir une nouvelle lecture de l'étoile
qui avait pu guider les mages de l'évangile de Matthieu.
“Nous avons vu en effet son étoile
à l'orient ( ou
à son lever) et nous sommes venus l'adorer” Mt 2,2
“Hérode se fit préciser
d'eux le temps de
l'apparition de l'étoile ...deux ans et au dessous selon
l'époque précisée par les Mages” (Mt 2,7 et
16)
“Voici l'étoile qu'ils avaient vue
à l'orient (ou
à son lever) les précédait jusqu'à venir
et se tenir au-dessus de là où était l'enfant.
Voyant l'étoile ils se réjouirent d'une joie forte; et
entrant dans la maison, ils virent l'enfant avec Marie...”(Mt
2:9-11).
Comme la lecture du
récit évangélique
s'apparentait à la succession observée en 1604, le
même phénomène pouvait avoir salué la
naissance du Christ. Si les mages avaient observé la triple
conjonction de l'an 7 dès le mois de mai dans la constellation
des Poissons comme un signe qui les décidait en
décembre à se mettre en route vers la Judée, ils
seraient arrivés quelques temps (mois) plus tard à
Jérusalem où ils voyaient alors une supernova leur
indiquant la ville de Bethléem.
La
proposition de Képler tout en intégrant les
spéculations astrologiques sur les conjonctions
planétaires, considérait dans le récit
Matthéen un phénomène naturel, remarquable par
sa rareté et son imprévisibilité. S'appuyant sur
les déductions de Suslyga il proposait sa propre chronologie
des événements qui marquèrent la naissance du
Christ
4 . Des
textes il ressortait que Quirinius avait
été en Syrie combattre les Homonades (Tacite)
dès 11aec; avec la troisième fermeture du Janus dont la
date n'était pas connue et qui pouvait remonter à 10aec,
Auguste aurait mis en oeuvre l'inventaire du monde dont
parlait Luc, et qui allait devenir le breviarium totius imperii
achevé à sa mort; en 8
aec,
Auguste clôturait le
second recensement des citoyens par le lustrum, tandis qu'en Syrie, le
recensement mis en oeuvre "en premier" par
Quirinius fut continué par Saturninus en Judée
(à suivre Tertullien). Jésus serait
né le 25 décembre 6
aec,
ou
mieux le 6 janvier suivant; un an auparavant il avait
été annoncé par une
stella insolita, et sa
naissance avait été suivie un an plus tard de la mort
d'Hérode après une éclipse partielle de lune
avant la Pâque de 4
aec.
L'étoile des mages : un phénomène naturel?
Képler avait jeté les bases d'une nouvelle chronologie sans
cesse revisitée depuis lors. Il publiait sa thèse sur
le sujet en Allemand en 1613 puis en Latin l'année suivante.
Imprudence? En fait, si lui était trop haut placé pour
être inquiété, il est pour le moins significatif
que dès 1615, sa mère fut accusée de sorcellerie
et emprisonnée 14 mois en 1620-21; n'ayant pas
cédé aux menaces elle fut relâchée par les
autorités sur les instances de son fils.
Avait-il eu raison
ou tort de vouloir considérer
l'étoile des mages comme un phénomène naturel?
Les annotations de
l'évangéliste, même si
elles ne comportaient pas de datation, n'étaient pas
très éloignées de celles de la supernova de
1054:
“L'année 1054 de la nouvelle
ère était
la cinquième année du règne de Léon IX.
Cette année sur le disque (ou trajet ?) de la Lune une
étoile est apparue. Cela se produisit le 14 mai, dans la
première moitié de la nuit.
5
À
cette époque, une étoile très
brillante apparut dans le circuit de la Nouvelle Lune, au
début de la nuit du treizième jour des calendes [20
mai]."6
Cependant, à
y regarder de près, Matthieu avait
décrit un astre, tel une comète, qui se
déplaçait dans un mouvement perceptible depuis la terre
pour se stabiliser au-dessus de Bethléem; était-ce un
parcours descriptif ou imaginaire?
Un parallèle était
fait avec les écrits de Dion Cassius
7 et de Flavius
Josèphe
8 notant l'apparition d'une comète
stabilisée, de plusieurs jours à un an, au dessus d'une
ville ; de la même manière les écrits chinois
faisaient état d'une comète en mars-avril de l'an 5
ace:
“La seconde année du règne
de Chien-p'ing, le
deuxième mois, une comète apparut à Ch'ien-niu
pendant 70 jours.”9
Il était tout
aussi fascinant de lire dans la conjonction
astrale de l'an 7 une prophétie messianique que d'envisager
dans l'étoile de Bethléem un phénomène
naturel et non pas surnaturel.
Képler avait tenté
d'apporter une réponse par l'astronomie à un
phénomène qui pouvait se présenter comme une
observation réelle.
Mais il reste que Matthieu avait si bien
unifié l'observation astrale et l'astrologie que l'astronomie
moderne s'est trouvée en peine de corroborer ses dires alors
qu'elle a pu le faire de l'éclipse de lune
précédant la mort d'Hérode. En émettant
de nouvelles hypothèses elle n'a pas pour autant inscrit
l'étoile des mages dans le champ des certitudes scientifiques.
Pour qu'astronomie et astrologie se soient retrouvées si
étroitement mêlées, il est à
présumer que les motivations de l'évangéliste
étaient autres qu'historicistes.
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1 - Isaac Abrabanel, Commentaire
sur Daniel publié en 1547; cf P. SCHAFF, History of the
Christian Church, Volume I: Apostolic Christianity. A.D. 1-100.Calvin
College, Grand Rapids USA
2 - A.J. Sachs & C.B.F. Walker: Kepler's view of the star of
Bethlehem and the Babylonian almanac for 7/6 BC
3 -
Laurentius Suslyga, Verificatio seu Theoremata de anno ortus et mortis
Domini, deque de universa Jesu Christi in Carne Oeconomia, Graz, 1605.
Dans sa Tabula Chronographia publiée la même année,
il donnait les correspondances suivantes:
- Année Julienne 38 = 36/37 d'Auguste = 32 d'Hérode
- Année Julienne 42 = 40/41 d'Auguste = 36 d'Hérode ,
naissance du Christ
- Année Julienne 44 = 42/43 d'Auguste
4 - I Kepler, De Jesu Christi Servatoris nostri vero anno natalicio.
Francfort 1606. De vero anno quo aeternus Dei Filius humanam naturam in
utero benedicitae Virginis Mariae assumpsit. Francfort 1614.
5 - Etym Patchim, chroniques
arméniennes citées par Astapovich, I.S. 1974,
Astronomicheski Tsirkuliar, no 826, p.6-8
6 - Corpus Chronicorum Bononiensium. Cronaca Rampona, cronaca
Varignana, cronaca di Pietro e Floriano da Villola. A cura di A.
Sorbelli. In Rerum Italicarum Scriptores. XVIII. Zanichelli. Bologna.
1925
7 - Dion Cassius LIV " L'étoile appelée la chevelue se
tint durant plusieurs jours au-dessus de la ville avant de se dissoudre
en éclairs ressemblants à des torches"
8 - GJ 6/289-290
9 Ho Peng-Yoke, 1962, Vistas Astr., 5, 127-225. [source: Chinese Han
shu, histoire officielle de la Dynastie Han, 206 BC-AD 9]