Chapitre 6
Théodor Mommsen et la carrière de Quirinius


Introduction

L'astronomie inclinant les cieux s'était penchée sur l'évangile de Matthieu dès le début du XVIIème siècle. 
Déterrant les inscriptions romaines, l'épigraphie s'est passionnée pour les écrits de Luc grâce auxquels elle pouvait exercer sa logique déductive. Deux épitaphes se sont trouvées au coeur de débats si ardents, que leur conclusion est restée en suspens.

La première, le "titulus Venetus"
répertoriée dès 1641 avait été retrouvée dans une maison patricienne près de Venise; elle détenait une allusion au  légat d'Auguste, Quirinius; mais son texte fut pris au XIXème siècle pour un faux de par ses étrangetés d'expression et parce qu'on ne savait plus en localiser le marbre. La seconde ou "titulus Tiburtinus" , fut découverte à Rome en 1764, près de la Porta Romana, à équidistance de la villa d'Hadrien et de la via Tiburtina, dans la cour d'une maison des comices. Décapitée de sa partie supérieure et avec elle du nom du défunt, elle détenait une énigme focalisée sur la Syrie d'Auguste : Ne oncernait-elle pas elle aussi Quirinius?

Ces deux tituli furent minutieusement étudiés par Sanclemente en 1793 dans une longue étude sur l'année de la naissance du Christ2. Il réaménageait la chronologie de Johannes Képler, voyant en Quirinius un légat extra-ordinaire chargé du recensement de Syrie au moment où Saturninus en était le gouverneur. Son travail servit de référence à un certain nombre d'auteurs comme W. Henzen, Bergmann ou W. Zumpt autour desquels il y eut un consensus visant à harmoniser les données Mathéennes et Lucaniennes. Cependant tous ne souscrivaient pas et entre collègues, dignes fils de pasteurs pour la plus part, se vivait autour des Écritures Saintes, un conflit que le Latin feutrait.

"L'aveu honnête d'un manque de connaissance est moins nocif qu'une connaissance erronée". Théodore Mommsen  abordait l'évangile de Luc avec cet a priori là, reprochant à son auteur d' avoir "mal compilé Josèphe et mélangé le vrai avec le faux"3. Ce jugement acerbe et définitif visait à travers lui ceux qui théologiens ou non "sermonnaient à partir de présupposés" jusqu'à "statuer n'importe quoi" à propos du recensement. Accréditant Luc, ils se discréditaient eux-mêmes.

La thèse d'Hermann Weisse#4 sur la priorité accordée à l'évangile de Marc, qu'il considérait comme le récit primitif, reléguait au second rang celui , plus élaboré, de Matthieu; par voie de conséquences l'authenticité des écrits lucaniens, aux qualités littéraires très remarquées depuis l'Antiquité, en paraissait presque suspectes et la clairvoyance de Mommsen ne put s'exercer à son égard. En tous cas il ne peut lui être reproché d'avoir voulu concilier l'inconciliable ni d' accréditer l'historicité des Ecritures Saintes pour des raisons religieuses ; il a fait parler les pièces documentaires grâce à la science acquise.



Théodor Mommsen

Prix Nobel de littérature pour son  Histoire de Rome en quatre volumes,  il a dominé son siècle, même si par contraste il était petit de taille. "Trésor de Dieu" (Théodore), il  fut prolifique par ses seize enfants que lui donna la fille de son éditeur de Leipzig comme par le millier de ses publications; le cheveu très tôt devenu blanc à longueur du cou, le regard d'aigle, Mark Twain donnait du savant cet écho  lors de la salve qui le salua  aux 70 ans de l'histologiste Wirchow dans l'hiver 1891 de Berlin:
«Cet honneur suprême n'avait encore été offert à personne. Il y eut un chuchotement excité à notre table -- "Mommsen!" ... Puis le petit homme avec ses longs cheveux et son visage émersonien s'est faufilé près de nous et a pris son siège. Je pourrais l'avoir touché avec ma main -- Mommsen! -- pensez donc! Ce fut une immense surprise telle qu'il ne peut en arriver que rarement dans une vie. Je ne rêvais pas; il était seulement pour moi un mythe gigantesque, le spectre d'une ombre sur le monde et non une réalité...Il était vêtu avec une titanesque et décevante modestie qui le rendait semblable aux autres hommes.»5.

Juriste de formation spécialisé dans le Droit romain , suite à son séjour en Italie en 1844-47 il poursuivit l'inventaire des inscriptions épigraphiques, un projet auquel les Français avaient déjà tenté de donner corps, et qui allait aboutir au "Corpus Inscriptionum Latinarum" qu'il sut mener à terme en mettant à l'ouvrage de nombreux collaborateurs , agissant de même pour la monnaie romaine. Friedrich Nietzsche  laissait sur lui ce témoignage poignant:
«Avez-vous appris dans les journaux l'incendie de la maison de Mommsen ? Et que ses documents ont été détruits, les travaux préparatoires les plus considérables qu'un savant encore vivant ait peut-être accomplis ? On raconte qu'il se précipita à maintes reprises dans les flammes et que l'on dut finalement le retenir de force, tout couvert de brûlures. Des entreprises comme celles de Mommsen doivent être très rares, parce que l'on trouve rarement rassemblées une mémoire gigantesque et une perspicacité correspondante dans la critique et l'ordonnancement d'un tel matériel, elles ont plutôt coutume de travailler l'une contre l'autre. — Lorsque j'ai appris cette histoire, j'en ai eu le cœur retourné, et encore maintenant je souffre physiquement quand j'y pense. Est-ce de la pitié ? Mais que m'importe Mommsen ? Je n'ai vraiment pour lui aucune affection.» 6
Nietzsche avait identifié sa capacité à ordonnancer comme à critiquer ses sources.
Cet aspect se retrouve dans sa vie de savant impliqué dans les affaires de son temps; la publication de sa controverse sur le gouvernement de Saxe qui avait dissous son parlement lui valurent son poste à Leipzig en 1851. Il prit parti contre Heinrich von Treitschke qui s'exprimait en 1879 dans un article du Preußischen Jahrbüchern, et avec 70 autres noms protestait contre son incitation à l'antisémitisme. Au parlement quelques années plus tard il affrontait Bismark en l'interpellant sur sa politique sociale; à travers le juriste c'est aussi l'historien qui interpellait la classe politique.


Titulus Tiburtinus

Dressant à Rome l'inventaire des inscriptions avec Henzen, alors directeur de l'institut allemand d'archéologie,  il retrouva dans le dépôt du Vatican le Titulus Tiburtinus. Son intérêt pour ce marbre n'était pas mince puisqu'il en publia l'analyse dans une monographie en 1851 qu'il réédita avec ce qu'il considérait comme la "reine des inscriptions"  les Res Gestae d'Auguste en 1869 puis à nouveau en  1883.

titulus Tiburtinus et Quirinius


Fait défaut la partie supérieure et latérale droite; par contre la partie inférieure n'a guère été atteinte et la ligne 6 est à considérer comme la dernière. La ligne 5 est mise en valeur par un alinéa dans la marge.


.... EGEM . QVA . REDACTA. INPOT
.... AVGVSTI .POPULIQUE . ROMANI .SENAT
.... SVPPLICATIONES . BINAS . OB . RES . PROSP < >
.... IPSI . ORNAMENTA . TRIVMPH
PRO . CONSVL . ASIAM . PROVINCIAM . OP
.... DIVI . AVGVSTI < >TERVM SYRIAM . ET . PH< >


Roi, , par quoi étant ramené au pouvoir
  d'Auguste et du peuple Romain, le Senat
  une double action de grâces pour son dénouement
  pour la même affaire les ornements du triomphe
Proconsul  il reçut la province d'Asie
  du divin Auguste à nouveau la Syrie Phénicie.



Restitution pa Mommsen de la partie latérale droite:

rEGEM QUA REDACTA IN POTEestatem imp. caes.divi f.
AUGUSTI POPULIQUE ROMANI SENATus diis immortalibus
SUPPLICATIONES BINAS OB RES PROSPere ab eo gestas et
IPSI ORNAMENTA TRIUMPHalia decrevit
PRO . CONSVL . ASIAM . PROVINCIAM OPtinuit legatus. pr.pr.
DIVI . AVGVSTI . ITERVM . SYRIAM . ET . PHoenicen optinuit

De ce marbre Mommsen dégageait les indices permettant d'en résoudre l'énigme .

  1. - Le personnage concerné avait été en poste à partir du moment où Octave avait reçu du Sénat le nom d'Auguste en 27 aec; il lui avait survécu puisque le titre de Divus ne fut donné à Auguste qu'après sa mort en 14 ec. Il ne fut pas légat de Tibère, sinon le titulus l'aurait mentionné.
  2. - Pour avoir favorisé le retour d'une nation à l'autorité du peuple romain, il avait obtenu du Sénat les supplicationes et l'attribution des ornamenta triumphalia. C'était donc un personnage reconnu qui d'une manière ou d'une autre avait forcément laissé son nom dans l'Histoire.
  3. - Il parvint alors au proconsulat d'Asie , une charge donnée généralement en récompense. Cette charge est soulignée par l'alinéa qui empiète sur la marge.
  4. - Il avait administré deux fois la Syrie avec la Phénicie (qui lui fut adjointe jusque sous les Sévère) la première fois avant le proconsulat d'Asie et la seconde fois après.
  5. - Les étapes de sa carrière sont énoncées chronologiquement et des moindres vers les plus hautes; ainsi les actions de grâces viennent avant les ornements du triomphe, la carrière militaire avant le proconsulat d'Asie  attribué en récompense.
Pour identifier le personnage concerné, un premier sondage était à faire parmi les légats de Syrie dont la liste , quoique lacunaire, pouvait être dressée à partir des sources romaines et des écrits de Flavius Josèphe entre 27 ace
et 14 ec
.

  • 29 - 25 : M Tullius Cicero fils de l'orateur, rentré dans la Péninsule après la paix de Misène, nommé consul il eut en charge la Syrie  entre 29 et 25, puis devint proconsul d'Asie.
  • 24? : Varro (BJ, 1,20,4) Etait-ce le consul Varro Murena de 23 remplacé par C Piso et qui aurait été proconsul d'Asie(?)
  • 23 - 13 : M Vispanius Agrippa mort en 12aec  ne fut jamais proconsul d'Asie
  • 12 - 10 : M Titius consul en 31 aec
  • 9 - 6 : C. Sentius Saturninus
  • 6 - 4 : P Quinctilius Varus consul en 13 , proconsul d' Afrique en 8- 7 , légat de Germanie en 6- 9ec; sa tête fut envoyée à Rome après son désastre.
  • 4 - 1 : ?
  • 1 - 4 : Caius César mort en 4ec
  • 4 - 6 : L Volusius Saturninus consul en 12aec, proconsul d'Afrique (?) proconsul d'Asie , légat d'Auguste puis de Tibère.
  • 6 : P. Sulpicicus Quirinius grand juge et censeur.
  • 7 - 10 : ?
  • 10/11 - 17: Q Caecilius Metellus Creticus Silanus, légat d'Auguste et de Tibère.

Sur les dix légats recensés étaient à exclure d'emblée Agrippa, Varus et Caius César qui décédèrent avant l'empereur ; Volusius Saturninus et Silanus pouvaient eux aussi être écartés pour avoir été légats non seulement d'Auguste mais de Tibère.

Mommsen laissait en outre, à l'écart de l'analyse, Cicéron, Varron et Titius qui, bien qu'étant encore vivants en 14 , n'avaient pu, en raison de l'âge, accomplir une autre légation en 3-2aec, premier intervalle disponible; ce motif a paru faible à L R Taylor7 qui, en supposant un premier mandat de Titius en 20-19 voyait en lui le personnage du titulus ; mais  les indices deux et trois ne jouissant d'aucune attestation (ni inscription, ni écrit, ni allusion) et demeurant pleinement hypothétiques en ce qui le concernait, il est difficile encore aujourd'hui d'accorder quelque crédit à cette thèse.

Aucun légat n'apparaissait deux fois (puisque l'information issue de Luc n'était pas prise en compte); le personnage du titulus pour avoir accompli deux légations, avait forcément laissé la mémoire d'au moins l'une d'entre elles. La seconde était à prévoir dans l'un des intervalles disponibles. Le temps d'une légation était en principe de trois ans, de manière à ménager un temps de latence facilitant la succession du nouveau chef des armées. Deux intervalles étaient significatifs , 3/1 entre Varus et C César, 7/10, entre Quirinius et Silanus. Qui avait pu les occuper? Restaient en liste C. Sentius saturninus, et P. Sulpicius Quirinius.
Un an avant que Mommsen ne publie son analyse, Bergmann8 attribuait le titulus au gouverneur Saturninus grâce auquel il pensait voir se profiler dans les lignes manquantes, le nom de la Germanie.

Quirinius

Mommsen déclarait quant à lui :
"Quand à moi je professe une doctrine nouvelle, restitutoire; je démontre que le titulus ne convient pas à S.Saturninus, et que non seulement il n'y a pas d'objection concernant Quirinius, mais que les indices relevés précédemment - le plus important étant la double légation en Syrie - conviennent bien à sa carrière et que l'attribution qui lui avait été faite initialement par Sanclemente n'est pas seulement probable mais qu'elle est clairement vérifiée."9

Guerre contre les Homonades et premier mandat en Syrie
Les débuts militaires de P. Sulpicius Quirinius étaient attestés par Florus10; simple préteur, avant le consulat, Quirinius se serait vu confier la province sénatoriale de Crète et Cyrénaïque pour mater les Marmarides et les Garamantes.
"Le soin de soumettre les Marmarides et les Garamantes (à l'Est de la Cyrénaïque, Lybie actuelle) fut confié à Quirinius. Il aurait pu revenir lui aussi avec le surnom de Marmarique, mais il considéra avec modestie sa victoire."

A lire Tacite grâce à cela il obtint le consulat: "Son ardeur au combat, et sa vitalité dans l'exercice des charges lui avaient obtenu le consulat sous le divin Auguste puis, à travers la Cilicie, ayant enlevé les forteresses des Homonades, il avait reçu les ornements du triomphe ..."11

La tribu des Homonades était implantée sur les pentes du Taurus aux frontières de la Cilicie.


Strabon écrivait à propos de cette seconde campagne:
"Amyntas passant chez les Homonades, considérés comme inexpugnables, se rendit maître de la plus part de leurs places et tua même leur tyran, mais il fut capturé par une ruse ourdie par sa femme et exécuté par eux. A la suite de cela Quirinius anéantit ce peuple en l'affamant, fit quatre mille prisonniers qu'il envoya renforcer la population des villes voisines et laissa leur contrée vide d'hommes dans la force de l'âge."12

De ces deux textes et d'exemples épigraphiques Mommsen tirait la restitution suivante pour les deux premières lignes lacunaires de l'inscription:

"P. Sulpicius p. f. Quirinius consul, preteur, fut pro consul des provinces de Crète et Cyrénaïque; étant légat pro préteur sous le divin Auguste en Syrie et Phénicie il combattit la Gens   des Homonades qui avait supprimé l Amyntas"

Amyntas fait roi de Galatie en 35 par Antoine s'était rallié  en 31aec à Octave qui partagea  entre la Galatie, la Cappadoce et la Pamphylie la partie montagneuse (per Cilicia) où Quirinius enleva les forteresses Homonades .  Tué par eux en 25, partie du territoire d'Amyntas  devint  la province romaine de Galatie13, mais il ne fut vengé que vingt ans plus tard quand les Homonades commencèrent à mettre en danger la sécurité de la via Sebaste inaugurée en 6aec.

Bien que Tacite et Strabon n'aient fait état que d'une seule campagne militaire, Mommsen pensait que l' armée de Quirinius avait remporté deux victoires successives, ce qui lui aurait valu une réitération de supplicationes, ces actions de grâce dans les temples que le Sénat décrétait avant de décerner les ornements du triomphe.

Cette guerre avait eu lieu d'après Tacite entre le consulat en 12ace et la venue de Caius dès 1aec . L'intervalle 4-1 étant disponible, c'est à cette époque que , gouverneur de Syrie, Quirinius aurait combattu les Homonades.

Consulat d'Asie
Au terme de son mandat en Syrie, lui qui était d'origine obscure, épousait une patricienne Claudia de la famille d' Appius Claudius Pulcher14 ; il aurait obtenu par cette alliance le proconsulat d'Asie ce que viendrait confirmer cette remarque de Tacite :
"il avait été donné comme recteur à Caius César dans la maintenance de l'Arménie. Il n'en avait pas moins honoré Tibère, en résidence à Rhodes. Le prince le révéla alors au Sénat en louant ses bons offices envers lui ..."15

Malgré sa fréquentation de Tibère, Quirinius avait la confiance d'Auguste qui le detacha auprès de son petit-fils après la disgrâce de Lollius  en 2ec, alors que Tibère venait de quitter son exil de Rhodes . Pour l'avoir fréquenté, il avait fallu à Quirinius s'en trouver géographiquement proche; cela se comprenait aisément s'il avait été un des proconsuls d'Asie dont la liste reste lacunaire:

9/8? L Calpurnius Piso Pontifex (consul en 15)
6/5 Asinius Gallus (consul en 8aec)
2/1 Cn. Lentulus Augur
1aec/1ec Sulpicius Quirinius
1/2 M. Plautius Silvanus (consul en 2aec)
2/3 Marcius Censorinus (consul en 8aec)
6    Lucius Calpurnius Piso Augur (consul en 1)
(?)  L Volusius Saturninus.
 
Deux inscriptions de la colonie romaine d'Antioche de Pisidie, aux frontières de la province d'Asie où se rendirent les Apôtres Paul et Barnabé recommandés par le proconsul Sergius Paulus, furent découvertes en 1912 et 1913 par Sir William Ramsey ; elles attestent de la renommée de Quirinius dans cette région. Elles étaient à la base d'un monument dédié à un personnage de la cité, Caristanius Sergius Fronto , préfet des ouvriers de l'armée, prêtre et pontife.

Sulpicius Quirinus

 C. CARISTA < NIO >C. (ai) F(ilio) SER(gia) FRONT < ONI> CAESIANO IUL <IO>PRAEF (ecto) FABR (um), PONT<IF(ici)>SACERDOTI, PRAE <F(ecto)>P. SULPICI QUIRINI IIV <IRI>PRAEF <ECTO> M. SERVILI. HUIC PRIMO OMNIUM PUBLICE D(ecreto) D(ecurionum) STATUA  POSITA EST.
(I.L.S .9052)

C CARISTANIO <C(ai) F(ilio)
SER(gia)>FRONTONI CAESIANO IULIO, PRAEF (ecto) FABR(um), TRIB(uno)
MIL(itum)LEG(ionis)XII FULM(inatae),
PRAEF(ecto) COH(ortis)BOS
<(phoranorum)>PONTIF(ici), PRAEF(ecto) P
 SULPICI QUIRINI  IIVIR(i), PRAEF (ecto)
 M  SERVILI, PRAEF(ecto)
(I.L.S 9053)

La seconde inscription est plus tardive, car y sont indiquées les nominations nouvelles (tribun militaire et chef de cohorte) et la représentation d'un troisième duumvir dont le nom est lacunaire. Quirinius , à sa suite M. Servilius s'étaient faits élire duumviri d'Antioche de Pisidie et représenter à ce poste par Caristianus Fronto leur préfet. Ils avaient pu être choisis parce qu'ils étaient légats dans la région, Quirinius proconsul d'Asie en 1ec. et  Servilius propréteur de Galatie à laquelle se rattachait encore la Pisidie en 2ec avant d'être fait consul en 3 ec.


Les titres de Quirinius et Servilius n'étant malencontreusement pas indiqués, non plus que les dates, il en a été tiré argument pour voir en Quirinius non plus un proconsul d'Asie mais un légat propréteur de Galatie combattant les Homonades entre 6 et 2aec. Pour étayer cette hypothèse émise au siècle suivant, il faudrait justifier du déclassement du rang consulaire à celui de propréteur, du manque de forces armées en Galatie où ne stationnaient pas de légions mais des corps auxiliaires et enfin de la capacité à intervenir sur les territoires extérieurs à la province et situés en Cilicie dont partie relevait de la Syrie.

Lollius, ayant été disgracié en 2, sa place auprès de Caius César fut donnée à Quirinius au moment où il se préparait pour l'Arménie. Caius César décédait le 21 février de l'an 4; à son retour dans la Péninsule, Quirinius épousait en secondes noces Domitia Lepida de la famille des Aemilii, la fiancée du petit-fils aîné d'Auguste, Lucius César mort deux ans avant son frère. Ni sa première épouse ni la seconde ne lui donnèrent d'enfant et il divorca de Domitia qu'il accusait encore vingt ans plus tard de vouloir l'empoisonner.

Second mandat en Syrie
Ensuite il reçut d'Auguste un second mandat en Syrie et en Judée attesté par Flavius Josèphe pour l'année 6ec. Comme le démontrait déjà avec justesse Sanclemente, la mention d'une réitération se retrouve pour des provinces sénatoriales administrées plusieurs fois par le même homme . Ainsi T. Eprius Marcellus avait été nommé trois fois Proconsul d'Asie  , P. Paquius Scaeva avait obtenu d'être proconsul de Chypre, puis de manière extra-ordinaire d'y être renvoyé pour la réunification du reste de la province . Marius Maximus fut deux fois proconsul de la province d'Asie16. Des cas similaires se retrouvent dans les provinces impériales, Carrinas en Espagne, Vinicius en Gaule et Sentius Saturninus en Germanie furent reconduits dans leur affectation17. Un consul n'était pas rétrogradé à la préture, mais il pouvait obtenir à nouveau le consulat, et même, parvenu au sommet des honnneurs en administrant une province, s'acquitter d'autres légations. Ainsi s'explique aisément que le même personnage ait été renouvelé dans sa légation de province.



L'adverbe Iterum

Cependant il pouvait y avoir deux manières de lire la phrase du titulus: 
[legatus] Divi Augusti iterum Syria et Ph[oenicen optinuit].
 Légat  du divin Auguste, à nouveau il administra la Syrie-Phénicie.
L'adverbe iterum était un modificateur soit du verbe, soit du sujet restitué :legatus , accompagné  d'un participe sous-entendu comme factus ou creatus.  Dans le premier cas le légat en question avait assuré une double mandature en Syrie : Il fut chargé à nouveau de la Syrie Phénicie.  Que  la seconde solution soit préférée,  et ce personnage avait été deux fois gouverneur, dont une fois seulement en Syrie: À nouveau légat du Divin Auguste, il fut envoyé en Syrie.

Il y a deux objections à la seconde solution :
Les emplois d'Iterum accompagnent le renouvellement dans les mêmes conditions au même endroit, du duumvir, du proconsul, de l'imperator, du dictator, du censor, du tribunum plebis, du pontifex maximus. Il n'y a pas d'emploi connu d'Iterum pour une fonction exercée en deux lieux différents. Quand c'est le cas est alors choisi le synonyme bis ou le chiffre II:   Leg. divi Aug. II; légat du divin Auguste pour la seconde fois 18 ; curator nautarum bis, le censor bis factus. Bien qu'ils soient strictement synonymes et qu'un consul soit dit indifféremment bis ou iterum l'usage littéraire et épigraphique ne fournit pas d'exemple d'iterum pour une même charge accomplie en deux lieux différents.

- Iterum marquait une séquence dont le déroulement suivait un ordre qui ne pouvait être inversé : Après une légation où il fut gratifié des ornements du triomphe (en Syrie ou ailleurs) le légat fut proconsul  d'Asie et en dernier lieu seulement légat de Syrie; or dans la liste des légats, seul le nom de Quirinius répond à ce dernier critère. Province sénatoriale, l'Asie était confiée pour un an  à un sénateur ayant exercé le consulat et cette affectation constituait une récompense en couronnement d'une carrière militaire sinon une gratification concédée à peu d'années du consulat comme dans le cas de Plautius Silvanus; mais dans la liste des légats de Syrie, ce gouvernement  intervient pratiquement toujours avant le proconsulat d'Asie, Quirinius et l'anonyme du titulus constituant l'exception.

L'identification par Mommsen de l'anonyme du titulus Tiburtinus avec Quirinius ne fut pas réfutée frontalement par des auteurs qui en auraient démonté l'argumentation. Mais comme  il avait refusé d'intégrer à la documentation les versets de l'évangile de Luc, une identification avec un autre personnage fut poposée par son collègue Zumpt qui souhaitait concilier l'ensemble des données.

Saturninus

Whilelm Zumpt publiait trois ans après la thèse de Mommsen sur le titulus deux volumes épigraphiques avec un long chapitre sur la Syrie d'Auguste où il analysait la carrière de Saturninus en fonction du profil du titulus19.
Né entre 52 et 60aec, C. Sentius Saturninus fut consul en 19aec. puis mandaté en Afrique vraisemblablement comme proconsul, un titre que Tertullien aurait omis de mentionner. Qu'il ait été gouverneur de Syrie est attesté par Flavius Josèphe pour les années 9-6, comme prédécesseur de Varus; il fut mandaté à deux reprises en Germanie : "quant à ce qui comportait moins de risques, [Tibère] en avait donné la direction à Sentius Saturninus qui avait déjà commandé en Germanie comme lieutenant de son père."20  Au terme de cette seconde légation en 6ec, il reçut les ornements du triomphe21 pour avoir combattu différentes peuplades notamment celles  fédérées par le roi Marobode22 auquel Tibère dut consentir une seconde  trève (qui dura douze ans) considérée par Rome comme une victoire rapportant à Auguste et Tibère le titre d'Imperator comme l'année précédente et ce renouvellement  donnait à penser que Saturninus avait eu droit de son côté à un renouvellement d'actions de grâces. Apparemment, Saturninus ne fut pas directement confronté au roi Marobode mais Tibère; aussi la connexion impliquée par la première ligne du titulus, d'une part entre le roi concerné et le légat romain, d'autre part entre une royauté et son retour à Rome s'appliquait difficilement à Saturninus et l'argumentation déployée ne parvenait pas à convaincre.
 Si la documentation ne permettait pas de dire qu'il avait été nommé en Asie23, elle n'interdisait pas de le supposer d'autant que  la liste lacunaire des proconsuls  demandait à être complétée; toutefois le fait qu'il ait déjà été proconsul d'Afrique rendait l'hypothèse peu plausible. Quant à la première de la double légation en Syrie, Zumpt la glissait en 26, entre Varron et Agrippa comme une hypothèse possible. Tacite qui, à partir de 18ec donnait les dates de décès des autres consuls, ne disait rien à son propos probablement parce qu'il était déjà mort.


Basée sur des hypothèses suppléant à une documentation défaillante, l'argumentation était faible et peu convaincante. Bien plus, alors que l'énoncé des charges du titulus était fait dans l'ordre croissant répondant à la chronologie et à une séquence impliquée par l'emploi de l'adverbe Iterum, la carrière de Saturninus telle que Zumpt l'envisageait rompait avec cet ordonnancement , les deux légations de Syrie précédant le proconsulat d'Asie au lieu de l'encadrer. Il faisait ainsi mentir l'un des indices d'attribution mis en évidence par son collègue. Rassemblant l'ensemble de la documentation sur l'année de la naissance du Christ il publiait en 1869 une monographie sur le sujet 24 l'année où Mommsen rééditait la sienne .  Comme ses prédécesseurs il avait tenté de concilier les évangiles entre eux et avec les sources épigraphiques et littéraires; mais sa thèse était trop complexe pour être convaincante; elle eut pour effet de susciter dans les décennies qui suivirent une recherche effervescente mais dont aucun shéma clair ne s'est dégagé.


Le cas de Calpurnius Piso Pontifex

Tentant d'émerger de ces propositions en tous sens , ceux qui mettaient en doute l'historicité des évangiles en sont venus à privilégier la thèse de  R. Syme25 qui proposait de voir dans l'anonyme du titulus L. Calpurnius Piso Pontifex26 qui, jusque là, n'avait jamais pris rang parmi les gouverneurs de Syrie; propulsé à cette fonction en 4-3aec, ce qui n'avait été qu'une hypothèse de  travail , fut érigé en  fait établi27; corrélativement Sulpicius Quirinius s'est retrouvé dans la liste des propréteurs de Galatie28.

Dans la carrière de Piso des supplicationes  sont attestées une fois, de même que les triumphalia pour sa campagne militaire menée en faveur de  la dynastie des Sapaei de Thrace; il lui fallut tois ans  pour en expulser  les Bessi qui l'ayant  envahie avaient tué  Rhescuporis le prétendant légitime au trône; mais rien n'atteste que celui-ci ait eu le temps de recevoir la couronne qui allait en définitive, revenir à son oncle Rhoemetalces29 qui , jusque là, avait été régent pour lui.  A sa mort en 12ec, Auguste  partagea le pays entre ses deux fils avant que Tibère n'en confie une part à un procurateur. Réunifiée, la Thrace devint province romaine en 46ec. Aussi le rattachement de la première phrase du titulus - "Roi, par quoi fut ramenée au pouvoir de l'empereur César Auguste et du peuple Romain" - à la légation de Piso n'est pas satisfaisante puisque la Thrace resta encore et longtemps après son passage, un royaume  autonome; s'il y remit l'ordre il n'y eut pas pour autant retour à Rome ni d'une peuplade ni d'un territoire.

 

D'un épigramme d'Antipater de Macédoine a été  déduit , non sans finesse, le proconsulat de Piso en Asie30. Les auteurs ayant fait son éloge de sa légation en Thrace, qu'il ait accedé au proconsulat ne devrait pas surprendre.

Une inscription en Grec  de Hierapolis Castabala31 dédiée à un protecteur de la cité du nom de Calpurnius Piso, le qualifie d'ancien et antistratège soit de légat avec rang de propréteur, ce qui  le différenciait d'un légat de rang consulaire; la dénomination grecque permet bien d'identifier le rang, tandis que la dénomination latine correspondante legatus pro praetore désignait l'un et l'autre. La Galatie où Piso Pontifex fut mandaté en 14/13 avant de partir en Thrace, était confiée à un sénateur de rang prétorien à la différence de la Syrie laissée à un consulaire32 avec le titre de gouverneur; le paradoxe vient du fait qu'il avait été consul l'année précédente et qu'il avait donc accepté une disqualification de son rang, un cas  peu courant sous Auguste mais qui allait se multiplier dans les décades suivantes.


L'inscription paraît donc le concerner lui, plutôt qu'un de ses  nombreux homonymes33 comme Cnaeus Calpurnius Piso , consul en 7aec
et gouverneur de Syrie en 17; cette inscription indique sa présence dans la région, comme légat d'une province prétorienne, mais elle ne permet pas de faire de lui un gouverneur de Syrie en 4-3aec ; F. Josèphe  se servait de deux termes pour le gouverneur de Syrie , un très générique et un autre plus technique, spécifique au détenteur de l'imperium34. Il n'y a pas chez lui d'exception à la règle.


Le Vitellius dit propréteur de Syrie alors que Longinus en était le gouverneur, à moins d'une erreur de scribe, devait être  Aulus Vitellius; son père Lucius Vitellius voyant que l'horospcope de son fils présageait un avenir dramatique, s'arrangea pour que, de son vivant, il ne soit pas nommé gouverneur de province35. Lui-même fut trois fois consul  et gouverneur de Syrie en 36ec; lorsqu'il monta en 36 à Jérusalem il  obtint de l'empereur, pour les Juifs, la garde du manteau du grand-prêtre. Mais en 45, le gouverneur Longinus leur ayant demandé son retour dans la forteresse Antonia, ils s'adressèrent à Claude qui accéda à leur demande en leur dépêchant Aulus Vitellius.



S'il leur envoyait le fils c'est  probablement parce qu'ils avaient reçu  le père; peut-être le mandatait-il expressément  à moins  qu'il ne se trouvât déjà en Syrie comme chef de légion.  Aulus fut consul en 48 succédant à son père qui mourut en 52. Envoyé  en Germanie, à la mort de Néron ses soldats le nommèrent empereur déclenchant la guerre civile de 69.

Pour en revenir à l 'inscription de Hiérapolis sa dédicace visait très vraisemblablement Piso Pontifex alors qu'il était légat propréteur de Galatie. Mais pas le moindre indice littéraire ni épigraphique ne vient justifier l'idée qu'il ait été mandaté en Syrie après son proconsulat d'Asie, supposé vers 9/8; c'est une hypothèse toute gratuite. Il fut ensuite attaché  à la préfecture de la ville de Rome jusqu'à sa mort en 32 et de cela, aucune trace sur le titulus; T. Mommsen qui avait examiné la pierre sur place n'envisageait pas de lignes supplémentaires dans la partie inférieure car  la table y est régulière (à moins d'imaginer qu'elle ait été sciée entre deux lignes).
Dans le tableau qui suit  se résument les indices d'attribution  entre Quirinius Piso Pontifex,  Saturninus et Quirinius:

Indices

S Quirinius
Piso pontifex
S Saturninus
ornamenta
attesté
attesté attesté
Supplicatio1
déduit
attesté déduit
Supplicatio2
supposé
supposé
supposé
Roi
attesté supposé
supposé
Réintégration à Rome
attesté néant (sinon après 40 ans)
simple trève
Syrie 1
attesté(Luc) néant
attesté
Proconsul d'Asie
déduit
déduit
néant
Syrie 2
attesté néant
néant


Piso Pontifex a été identifié à l'anonyme du titulus sur des critères qui cadrent mal avec les données épigraphiques. Si les travaux de Mommsen avaient été publiés dans une langue autre que le Latin il est à présumer que ses conclusions n'auraient pas été écartées mais considérées avec l'attention qu'elles méritaient. La documentation qu'il avait rassemblée était la seule qui s'accordât correctement avec le personnage du titulus et il apportait ainsi la preuve que Quirinius avait été mandaté deux fois en Syrie par Auguste, une première fois en 4-2aec puis une seconde fois après le proconsulat d'Asie



Le Titulus Venetus

Q . Aemilivs . Q . f
Pal . Secvndvs in
Castris .Divi. Aug Sub
P. Svlpic io . Qvirinio.Leg.aug
Ca esaris . Syriae . honori
bvs . decoratvs . pra efect
cohort . Avg . I . pra efect
cohort. II . classicae . Idem
ivssv . Qvirini . censvm egI
Apamenae . civitatis . mil
livm . homin . civivm . CXVI
Idem. missv. Qvirini. adversvs
ituraeos. in . Libano. monte
castellvm.eorvm.cepi.Et. Ante
Militiem.Praefect . Fabrvm .
Delatvs.A. Dvobus.
Cos.Ad AeRarivm . et . in. Colonia;
Qvaestor.Aedil.II. Dvvmvir . II
Pontifex
Ibi.positi.svnt Q Aemilivs QF Pal
Secvndvs F ET Aemilia Chia Lib
H . m . amplius . H . N . S .

(Hoc Monumentum Amplius
Heredem Non Sequetur)   
     

Q. Aemilius Secundus fils de Quintus
de la Tribu Palatina
(ai servi) dans le camp du divin Auguste, sous P. Sulpicius Quirinius, légat de César en Syrie,  décoré des distinctions
honorifiques , préfet
de la cohorte Ière Augusta, préfet de la cohorte II Classica. En outre,
par ordre de Quirinius , j'ai fait le "census" , des 117 mille citoyens d'Apamée.
En outre, envoyé par Quirinius en mission, contre les Ituréens sur le mont Liban,
j'ai pris leur citadelle. Et avant
le service militaire , préfet des ouvriers , détaché par deux
consuls à "l'aerarium". Et dans la colonie,
questeur , édile 2 fois, duumvir 2 fois
pontife.
Ici ont été déposés Q. A Secundus
fils de Quintus, de la tribu Palatina,
(mon) fils et Aemilia Chia (mon) affranchie.

En outre ce monument est exclu de l'héritage.



Au titulus Tiburtinus venait s'ajouter le titulus Venetus que W.Zumpt  n'avait pas considéré  comme un faux , mais disparu en 1877, il n'avait pu profiter de sa redécouverte trois ans plus tard. La Gazetta di Venezia du 26 Juillet 1880 faisait part de la réinvention du titulus, par un architecte, dans les fondations de l'ancienne maison de Nicolaï Venieri où il avait été vu initialement par Orsato. De Rossi le publiait dans son Bulletino di Archeologia Cristiana, et en promettait le  commentaire. Mommsen qui faisait amende honorable pour l'avoir considéré comme un faux  ne tardait pas à s'en procurer l' empreinte pour une analyse minutieuse.
 
La table était un marbre grec, (0,45 x 0,32) qui n'était pas d'origine vénitienne, mais venait d'un lest de navire en provenance de Syrie , de Beyrouth sans doute, puisque dans aucune autre colonie il n'était fait usage du Latin; si la calligraphie rappelait les inscriptions des peintures pompéiennes par contre l'expression linguistique manifestait sa province.
Le chevalier concerné, au nom d'Aemilius Secundus, originaire de la Péninsule avait combattu sous le commandement de Quirinius légat de Syrie , puis conduit un recensement à Apamée avant d'être envoyé dans les montagnes Libanaises, contre les forteresses Ituréennes, sommet de sa carrière militaire. Il assuma ensuite des fonctions au sein de la colonie romaine de Beyrouth où il fut questeur, édile, duumvir, et pontife. Il y passa le restant de sa vie et y fut enterré avec son fils et son affranchie Aemilia Chia; les affranchis ayant droit à figurer sur l'épitaphe du maître, il avait rédigé l'inscription commémorative de leur tombeau commun.

Des formules étranges:
L'ordre des honneurs énumérés, ne répondait pas à la rigueur de l'époque Augustéenne; la langue même et l'expression avaient quelque chose de peu courant comme  milities au lieu de militia, un mot neuf, mais pas plus choquant peut-être qu' amicities ou noticies sous la plume de Lucrèce. Ce qui heurtait violemment Mommsen c'était l'emploi de la première personne pour une épitaphe funéraire. Mais il y avait d'autres exemples dans l'épigraphie36. Si la formule "ce monument est exclu de l'héritage" était habituelle, la tombe restant la propriété inaliénable du défunt, l'expression "en outre", était inattendue, voire incongrue.

Les honneurs
Secundus fut "décoré" des distinctions honorifiques : honoribus decoratus est.
Mommsen estimait que les affectations de chef de cohorte qu'il reçut ensuite constituaient les honneurs reçus; il s'appuyait sur l'exemple du  personnage du titulus Corfiniensis qui s'était trouvé avec "les honneurs des plus hautes charges équestres, dorénavant promis à l'ordre supérieur"37. Mais là encore est-ce que la formulation ne distinguait pas les honneurs des charges elles-mêmes? 

Au rang équestre les honneurs étaient constitués par les décorations "vexilla, hasta, coronis" remises publiquement par le général dans une contio à l'issue des combats. De cela un chevalier était régulièrement "décoré"; certes les tournures de l'inscription sont étranges mais irait-on juqu'à se dire "décoré de charges"? Aemilius Secundus référait  ses distinctions honorifiques à Sulpicius Quirinius, légat de César en Syrie qui fut justement lui-même honoré des ornements du triomphe  suite à la campagne de ses armées contre les Homonades. Difficile de ne pas faire un rapprochement entre les deux. Les montagnards furent réduits par la faim dans leur massif du Taurus au cours d'une campagne longue et apparemment marquée par deux victoires sinon deux issues au combat à en juger la rétitération des "supplicationes" du titulus Tiburtinus.  Servant dans une légion probablement avec le premier grade équestre (primus pilus chargé d'une centurie) , il fut décoré des honneurs (vexilla hasta ou coronis) par Quirinius, en récompense de sa bravoure, puis  affecté à une cohorte auxiliaire avec le rang de préfet.

Préfet de cohortes

Secundus reçut le commandement de deux cohortes Augustéennes, avant la cohorte II Classica, constituée par l'Empereur Auguste en Syrie , la cohorte Augusta I, dont la formulation pèche par l'ordre des mots et l'omission du premier nom qui devait indiquer l'origine des soldats parmi les Braques, Ituréens Lusitaniens, Nerviens ou Thraces; il n'avait tenu à mémoriser ni le nom de la tribu montagnarde qu'il avait combattue ni les origines de ceux qu'il commanda ensuite; omission révélant  peut-être de la part de cet homme venu de la Péninsule, les difficultés rencontrées avec des populations qui ne parlaient pas sa langue. Il fut alors mandaté à Apamée dans une opération de recensement dont l'aspect particulier  tient au fait qu'il concernait non seulement les hommes citoyens libres d'Apamée., mais aussi les femmes incluses dans le terme ho


Qu'apportait finalement cette pièce au puzzle constitué? Elle disait très clairement que Quirinius avait été légat de Syrie, détenteur de l'imperium, et qu'à ce titre il avait procédé à des affectations militaires, supervisé une opération de recensement et envoyé ses soldats combattre au Liban. T. Mommsen faisait le parallèle avec le récit de Flavius Josèphe sur la venue de Quirinius en 6ec; mais s'il avait porté attention au vocabulaire de l'historien il se serait aperçu qu'à aucun moment donné  il n'avait usé à son égard du  titre de gouverneur ni n'avait laissé entendre, d'une manière ou d'une autre, qu'il détenait l'imperium. Comment passer sous silence cette exception alors qu' étaient scrupuleusement consignées les références des officiels gouverneurs préfets, procurateurs et proconsuls? Il est indéniable que les auteurs qui ont noté ce fait, n'en ont pas tiré les conséquences attendues .

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1 Orsato, Sertorio. oeuvre posthume, Marmi Eruditi, 1719 p.276
2 Henrici Sanclementii, de Vulgaris aerae emendatione, libri quatuor, Rome, typis J. Zempel, 1793.
3Théodore Mommsen Res Gestae Divi Augusti, 1883, p.176
4 Christian Hermann Weisse, Die evangelische Geschichte kritisch und philosopisch bearbeitet , Leipzig, 1838.5 Mark Twain, Autobiographie, 1912, ch 178.
6 Lettre écrite de Marienbad à Heinrich Köselitz le 18 juillet 1880; trad. Ludovic Frère.7 L R Taylor, Titius and the Syrian command, JRS XXVI,1936, p.161-173. - 
8 Bergmann, Archaöl. Anzeiger, apud Gerhardum, 1850, p172.        - 
9 Théodore Mommsen, Res gestae Divi Augusti, Berlin 1883 p167-168
10  Florus, Histoire Romaine 2:31
11 Tacite, Annales, III,48
12 Strabon Géographie XII,6 (4-5):
13 D ion Cassius LI,1;. LIII,26 ; Strabo, 567
14 R Szramkiewicz Les gouverneurs de Province à l'époque augustéenne Vol I, p177.
15 Tacite Annales, III,48
16 Res Gestae op cit.p.162 (C.X3853=Henzen 5425), (CIX,2845=Henzen6450), (CVI,1452, X6764)
17  R Szramkiewicz, T.1 p 307
18  cursus sénatorial de Q.Varius Geminus ILS 932; l'affectation de chacune de ses légations n'est pas connue.
19 A. W. Zumpt, Commentationum epigraphicarum ad antiquitates romanas pertinentium
Berolini, 1850-54
20 Velleius 2,105,1.
21 Dion Cassius LV,28
22 Ce n'est pas Saturninus qui affronta Marobode mais  Tibère, Tacite Annales II, 63,4
23 L'inscription relevée par P. Herrmann, AM 75, 1960, 84–90 no. 4, lignes 12–17, nomme Saturninus en référence à son consulat en 19aec; lacunaire, elle a été interprétée par Kokkinos comme une allusion à un proconsulat de Saturninus en Asie; thèse réfutée par C. Eilers, C. Sentius Saturninus, Piso Pontifex, and the titulus Tiburtinus, a reply, dans  Zeitschrift für Papyrologie und Epigraphik
110 (1996) p 211.
25 - R. Syme avançait le nom de L. Calpurnius Piso dans Roman Papers 1964, .III, p.869-84; argumentation développée dansThe Titulus Tiburtinus, dans Akten des VI. Internationalen Kongresses für Griechische und Lateinische Epigraphik, München 1972, Vestigia no. 17, 1973, 583–601 et Augustan Aristocracy, 1986, 338–342) ; thèse défendue par M. Levick, Roman Colonies in Southern Asia Minor, 1967, 208–210, Claude Nicolet L'inventaire du Monde, 1996,  C.Eilers C Sentius Saturninus, Piso Pontifex, and the titulus tiburtinus: a reply, aus: Zeitschrift für Papyrologie und Epigraphik 110 (1996) 207–226
26 - L. Calpurnius Piso Pontifex  né en 48 aec , consul en 15, puis gouverneur de Galatie Pamphilie (Dio 54,34,6), d'où il fut envoyé trois ans en Thrace pour réprimer l'insurrection vers 12/10; il reçut les ornements du triomphe. Vraisemblablement proconsul d'Asie. Puis de 13 ec. à sa mort en 32 il fut préposé à la préfecture urbaine (Tac., Ann. 6,10; cf. Vell., 2,98).
27 -  M Sartre la Syrie Antique p 537-42 ne fournit pas de preuve à l'appui, se  contentant de citer  Dabrowa, E., The Governors of Roman Syria from Augustus to Septimius Severus,1998.
28 - Sherk, R. K. Roman Galatia: The Governors from 25 B. C. to A. D. 114, Buffalo, N. Y. 1980.
29 - Tac. Ann. 2,64,2; R. D. Sullivan, Thrace in the Eastern dynastic network, ANRW 2.7.1, 1979, 198–200.
30 - Anth.Pal. 10,25 = 40 G.-P. (cité par C Eilers op. cit.p218)
31 o9 dh=mov
o9 9
9
Ieropolitw=n - Leu/kion Kalpo/rnion Pei/swna - Presbeuth_n kai_ a0ntistra/thgon - to_n eu0erge/thn  kai_ pa/trwna th=v - po/lewv a0reth=v e9neka kai_ eu0noi/av - th=v ei0j au9to/n
. JÖAI 18, 1915; AE 1920,71 = K. Tuchelt, Frühe Denkmäler Roms in Kleinasien, 1979, 149.
 32 - Presbeuth_v kai_ a0ntistra/thgov
= légat propréteur cf IG12(5).722; IGRom.3.18 6; AE 1999: 1703 AJ 14/230. Presbeuth_v
(legatus), en genéral avec e0pi
, chargé de la Province de Galatie (cf. Imhoof, Zur gr. u. röm. Münzk., p. 229).
33 - L. Calpurnius Piso fils du pontifex né vers 6aec  préteur en Espagne où il mourut en 25 ec. - Cn. Calpurnius Piso consul en 27 ec suite à la condamnation de Lucius C Piso Augur, consul en 1aec dut changer son prénom en Lucius. Il fut proconsul d'Afrique   en38-39 ; il vivait encore sous Vespasien - L. Calpurnius Piso  son fils , consul en 57, curateur en 60/63, proconsul d'Afrique en 68/69, exécuté en 70.
34 - Le substantif h9gemw/n
, terme générique du commandement employé pour  Cestius Gallus(V,373), Varus (GJ 1,617), Saturninus (AJ16,34) etc. Les occurrences de  h9gemoneu/ontov
participe du verbe h9gemoneu/w
, sont  strictement réservées,  dans l' oeuvre de  F Josèphe, au détenteur de l'imperium (l'empereur AJ,19:201, 246; GJ II:180, 204, 280, IV:54, 633, le gouverneur d'une province impériale, la Syrie (AJ 15:345; GJ 1:19; 7:59, Vita 30, 347) la Cyrénaïque (Vita 424) et deux occurrences d'un gouvernement antérieur à l'époque romaine (AJ 4:185, c.Apion I,75).
35 - Suétone vie des Douze César, Vitellius III

36 - CIJ 1509 1510, CIJ 1530. CIJ 1513. Epitaphes de femmes Juives , Egypte, 1er siècle  (Ross S. Kraemer University of Pennsylvania Fall 1995).
37 - CIL IX 3158