Chapitre 7
Les recensements sous Quirinius

 

 

Les Deux mandats de Quirinius en Syrie

D'après Flavius Josèphe, Quirinius vint  en Syrie la 37ème année de l'ère d'Actium, soit en 6, comme "juge du peuple et censeur des biens" pour traiter d'affaires financières et de juridiction civile. L'expression est en hapax dans l'oeuvre de l'historien.

Le terme  juge1 , est fréquent sur les papyrii d'Egypte comme titre honorifique notamment du procurateur ; sur les inscriptions il accompagne le nom du gouverneur ou du procurateur de province. Mais comme magistrature à part entière, les exemples sont rares; le correspondant latin du "dikaiodotês" serait le "legatus juridicus", une magistrature qui ne s'exerçait pas conjointement à l'imperium militaire.

Le terme censeur2  dans son équivalent grec du "censor" latin est relativement peu fréquent. Josèphe en a qualifié trois fois Quirinius, usant de ce terme à deux autres reprises pour des affaires financières.

Ces deux qualités n'autorisent pas à faire de Quirinius un gouverneur de province puisque rien dans la formulation adoptée par F. Josèphe ne faisait référence à l'imperium militaire, n'utilisant aucun des termes dont il qualifiait habituellement le gouverneur de Syrie, insistant plutôt sur son titre consulaire; par contre il faut penser à la charge de "legatus Augusti propraetore ad census accipiendos" consentie à des légats de rang consulaire qui opéraient indépendamment du gouverneur de province:

"Ils n'exercent pas en même temps le gouvernement de la province comme on l'a souvent cru, mais leurs pouvoirs sont alors supérieurs à ceux des gouverneurs surtout quand ces derniers sont des prétoriens...Ces hommes font tous partie de l'élite sénatoriale et sont des proches de l'empereur. L'importance de la fonction est soulignée par le fait qu'elle est rarement remplie comme première fonction consulaire. Ils étaient nécessairement aidés dans leur tâche... Ils choisissaient des auxiliaires en général parmi les chevaliers."3

Effectivement, comme le soulignait Josèphe, Quirinius ne vint pas seul; il se présenta avec une délégation en Syrie où Volusius Saturninus, nommé gouverneur après le décès de Caius César et qui y frappait monnaie en 5, se trouvait peut-être encore en poste à son arrivée. Quirinius  lui était hiérarchiquement supérieur, il se présenta ensuite en Judée où Coponius exerçait avec les pleins pouvoirs dont le ius gladii (rarement consenti à un procurateur) et le commandement militaire des cohortes stationnées en Judée; Josèphe les disait tous deux "envoyés ensemble", témoignant par un hapax  d'un fait inhabituel. Que Quirinius ait eu le pouvoir d'engager des actions d'ordre militaire, de donner des affectations ou des récompenses n'est exprimé nulle part dans l'oeuvre de Flavius Josèphe. Vouloir associer l'inscription funéraire du chevalier Aemilius Secundus à cette légation de l'an 6. se heurte à cette réalité que l'avancée des travaux de Mommsen ne lui avait pas permis d'entrevoir.


Quirinius avait pu accomplir deux mandats de nature différente en Syrie, le premier comme gouverneur en titre en l'an 2, le second huit ans plus tard comme juge et censeur, l' une des plus hautes magistratures consentie à un consul. L'Empereur s'était appuyé sur son expérience acquise au cours de sa première légation, pour le mandater à nouveau. Quirinius, parvenu au sommet de sa carrière, après avoir été gouverneur de Syrie, était entré par  allliance dans la gens Claudia et obtenu dêtre proconsul d'Asie puis conseiller du jeune prince impérial; il ne sut, ne put  (?) lui éparner la mort alors que blessé au combat , il ne parvint à se remettre de ses blessures et mourut quelques temps après. Deux ans plus tard Quirinius n'était pas renvoyé à une fonction qu'il avait déjà remplie, mais il reçut de l'Empereur une nouvelle mission de confiance en Syrie dont relevait la Judée. Ce mandat qui ne fut pas très long, apparemment,  visait à assurer l'autorité impériale aux côtés du préfet de Judée. Le Grand-Prêtre Joazar nommé par Hérode avant sa mort mais destitué plus tard par Archélaüs au profit de son frère était étrangement le grand-prêtre en fonction en 6. Il avait donc su se maintenir en place. Au moment où la révolte grondait il revint à Quirinius  de le destituer.

La confrontation du titulus Venetus aux écrits de Josèphe manifestait clairement que Quirinius avait accompli deux légations différenciées en Syrie. Cela amenait à conclure qu' il était bien l'anonyme du titulus Tiburtinus. Venait alors se poser le problème d'un recensement accompli à chacune de ses légations.


Quirinius et les deux recensements de Judée

  αὕτη ἐγένετο ἀπογραφὴ πρώτη  ἡγεμονεύοντος τῆς Συρίας Κυρηνίου
"Cela s'avéra être le premier enregistrement , Quirinius étant gouverneur de Syrie."
Luc 2:2D05
Si Luc parlait d'un premier enregistrement c'est parce qu'il avait été suivi d'un second. Les mots et leur ordre, dans le codex Bezae Cantabrigiensis, correspondent à la syntaxe du Grec classique; par attraction, le relatif se met au genre et au nombre du substantif qui lui est attribut, notamment en présence d'un superlatif ou d'un nombre; αὕτη représente le décret impérial du recensement général évoqué au verset précédent, mais au lieu d'être du genre neutre, il est au féminin par attraction de son attribut ἀπογραφὴ.
En outre verbe principal n'est pas simple copule ; il a le sens “se révéler comme”, “s'avérer être": Cela s'avéra être le premier enregistrement.
Un exemple littéraire proche se trouve chez l'historien Thucydide :
“Cela s'avéra être la première raison de la guerre”5
Au moment où il écrivait , Luc réalisait que l'enregistrement conduit lors de la Nativité n'avait été que"le premier"; il avait été suivi d'un autre quelques années plus tard, suscitant la révolte de Judas le Galiléen. Le Rabbin Gamaliel y faisait allusion dans son discours au Sanhédrin consigné par Luc dans les Actes des Apôtres: “Après lui se leva Judas le  Galiléen dans les jours de l'enregistrement, et il entraîna le peuple derrière lui; et tous ceux qu'il avait persuadés furent dispersés”(Ac5:37).
Flavius Josèphe datait ces évènements de l'an 6AD; il précisait que Quirinius avait été envoyé alors comme “censeur” et “grand juge”.
Comparant les textes entre eux, dès l'époque de Tertullien, sinon avant, on s'interrogeait sur le nombre et la succession des enregistrements engagés en Judée sous Quirinius. Que le même légat ait pu conduire deux recensements à quelques années d'intervalle dans la même province était mis en doute. N'était-ce pas le décret impérial qui avait été le premier du genre plutôt que l' enregistrement en Judée? Ces interrogations eurent des répercussions sur la manière de lire le verset lucanien qui fut retouché par un nouvel ordre des termes et parfois l'ajout d'un article voulu par la syntaxe :
Ce premier enregistrement eut lieu, Quirinius étant gouverneur de Syrie.6
Les copistes n'avaient osé aller plus loin;  mais πρώτη étant à la fois adjectif et adverbe ils laissaient la porte ouverte à d'autres lectures :
Cet enregistrement advint en premier, Quirinius gouvernant la Syrie.
Or la formulation du codex Bezae Cantabrigiensis qui est classique, laisse bien entendre qu'un second enregistrement avait pu être engagé, également sous Quirinius, celui auquel Luc lui-même faisait allusion dans les Actes.

L'inventaire du monde décrété en l'an 2

En débutant son récit de la Nativité, Luc ne parlait pas d'un "recensement", mais d' un "enregistrement" auquel se soumirent Joseph et Marie dans le cadre d'un édit impérial visant à inventorier l'univers connu.
« Et il advint en ces jours là que sortit un édit de César Auguste pour que soit enregistré tout le monde civilisé. Cela s'avéra être un enregistrement premier, Quirinius étant gouverneur de Syrie. Et tous se rendaient pour être enregistres, chacun dans sa propre patrie. Alors monta aussi Joseph, depuis la Galilée, de la ville de Nazareth, vers la terre de Juda, vers la ville de David - qui est appelée Bethléem - pour être enregistré - avec Marie, fiancée à lui, étant enceinte - puisqu'il était de la maison et de la lignée de David.»8

Le verbe au sens courant, signifie inventorier, dresser une liste, enregistrer des biens ou des personnes. Quant au monde habité ou l'orbis latin, c'était l'univers connu à l'époque, l'ensemble des provinces avec leurs richesses et leurs ressources sur lequel l'empire romain exerçait influence et domination civilisatrices. Une carte en avait été dressée entre 7 et 2 av. et exposée à la porte Vispania du Champ de Mars. De cet empire, les peuples et les individus étaient l'élément vivant; toutefois ils n'en constituaient qu'une partie et non la globalité.

Lors de l'inauguration du Forum  d'Auguste en 2 aec, fut apposé sur le temple de Mars, un éloge qui fut retransmis dans les  Res Gestae publiées en 14ec et qui en constituaient le deuxième état de rédaction ; en effet cette phrase d'Auguste y avait été conservée:
"J' ai exercé treize fois le consulat au moment où j'écris ces lignes"9

Son treizième consulat  remontait à l'an  2 aec. Le  texte des Res Gestae  gravé notamment sur le monument d'Ancyre avec le détail de ses hauts-faits livrait un inventaire d'édifices, une longue énumération des provinces annexées à l'empire, des terres pacifiées, des régions vaincues, des colonies militaires, des peuples soumis par les armées romaines.

res gestae res gestae Ankara Res Gestae: fragments d'Antioche de Pisidie et d'Ankara. Luc avait pu en avoir une connaissance directe.

Or le 5 février de l'an 2 aec, en recevant le titre "Père de la Patrie", Auguste avait vu placer sous son regard cet oikoumenè dont Ovide disait :
"Depuis longtemps tu servais de père à l'univers...Tout ce qui est sous le regard de Jupiter, César le possède"10.

Luc s'en faisait l'écho avec cet édit impérial qui pourrait avoir été l'éloge même d'Auguste, apposé publiquement au temple de Mars et qui n'était qu'une annonce du Breviarum totius imperii qu'il devait laisser à sa mort en 14 ec et contenant "les ressources publiques, le nombre des citoyens et des alliés sous les armes, celui des flottes, des royaumes, des provinces, le montant des tributs, les revenus, les dépenses obligatoires ou les libéralités; tous ces détails Auguste les avait écrits de sa main en toutes lettres"11. Cet inventaire qui n'avait pas d'antécédent connu était en tout état de cause un document comptable chiffré et présentant un aspect démographique, synthèse de statistiques opérées dans tout l'empire.

C'est à tort qu'est reproché à Luc l'édit impérial d'un recensement universel dont rien n'aurait été dit par ailleurs. L'évangéliste n'a pas parlé d'un recensement universel des peuples mais il a fait état d'un enregistrement de tout le monde civilisé; il y eût bien un inventaire détaillé du monde accompli sous Auguste . Au compte de cet inventaire, Luc mettait l'enregistrement des habitants de Judée qui eut lieu précisément en l'an 2aec. Il ne faisait pas de Quirinius le maître d'oeuvre de l'opération mais il citait son nom et son titre comme un repère chronologique, plus signifiant  en Judée que les consuls Romains.
 

Un enregistrement de citoyens

Dans le même temps où avait lieu l'enregistrement de Judée,  Quirinius mandatait Secundus pour le recensement d'Apamée.
"En outre, par ordre de Quirinius , j'ai fait le recensement , de 117 mille humains citoyens de la cité d'Apamée".12 La cité d'Apamée sur l'Oronte, pour avoir été prise par Pompée en 64aec et lutté  à ses côtés contre César, avait perdu son statut de ville libre; assujettie au gouverneur de la province de Syrie,  son recensement (census)  fut accompli par l'armée romaine. Qu'il ait été engagé en vue de sélectionner des soldats et chevaliers cadrerait avec la politique déployée en Thrace et en Syrie au premier siècle pour le recrutement de forces armées. Toutefois il répondait à une intention plus complexe qui prenait les femmes en compte. En cela l'enregistrement engagé dans l'ancien royaume d'Hérode à la même époque lui était comparable puisque Joseph se fit enregistrer avec Marie. Mais il répondait aussi à d'autres critères.


Un enregistrement selon les coutumes hébraïques.

Joseph se soumit à un enregistrement dont certaines caractéristiques transparaissent sous l'écriture de Luc:
«Et tous se rendaient pour être enregistrés, chacun dans sa propre patrie. Joseph monta dans la terre de Juda. »13 La patrie , c'était le lieu où chacun était élevé. Jésus, né à Bethléem, avait eu pour patrie Nazareth; il y avait grandi.  Celle de Joseph, était Bethléem, dans la terre de Juda,  un territoire  concédé

Initialement au quatrième fils de Jacob. De cette manière Luc faisait allusion à la tribu première sous-division à l'intérieur du peuple, puis au clan Bethléem, puis à la maison de David puis à l'ascendance paternelle dans la lignée davidique. Les sept dénombrements que mentionnent les textes bibliques avaient été réalisés dans chacune des douze tribus des fils d'Israël, selon le clan, la maison de chacun, la lignée paternelle et par individu14. Était visée la pureté du lignage à travers laquelle les Israélites s'identifiaient en tant que tels et marquaient une séparation, notamment d'avec les personnes nées d'unions illégitimes. Échappait à la règle, le dénombrement d'hommes en âge de combattre auquel David fit procéder sur son territoire puisqu' il ne tenait pas compte de l'appartenance ethnique :
"David sentit son coeur battre après qu'il eut dénombré le peuple" 15
Ce n'était pas tant le fait d'avoir compté les hommes en âge de se battre que la manière dont il les avait recensés, qui avait déplu.

L'enregistrement auquel Joseph se pliait respectait les prescriptions bibliques, selon les clans qui se reformèrent sous Esdras.
En fonction de la lignée généalogique était reconnue l'appartenance au peuple d'Israël. Les changements apportés au texte initial de Luc ont occulté ce sens. Dans les manuscrits postérieurs à la rédaction du codex Bezæ, l'expression ‘terre de Juda” fut remplacée par Judée; l'allusion à la tribu d'origine n'était plus saisissable et il devenait presque impossible d'assigner à cet enregistrement une date antérieure à la création de la province romaine de Judée en 6ec.

Le changement de patrie en ville, ne permettait plus d'affirmer que Joseph était seulement originaire de Bethléem où il était né, où il avait vécu et grandi avant d'en quitter le territoire. Dans l'ordre des phrases du codex Bezæ, il se fit enregistrer parce qu'il était de lignée davidique: Joseph monta... pour être enregistré...  puisqu'il était de la maison et de la lignée de David.
Le lignage en était le vecteur principal. Avec l'insertion du dernier membre de phrase  après le nom Bethléem  - Joseph monta  vers ... Bethléem , puisqu'il était de la maison et de la lignée de David - la leçon communément admise laissait entendre que son déplacement était motivé par le besoin de se rattacher à sa circonscription d'origine; Joseph était retourné à Bethléem pour se soumettre à la coutume romaine sur les recensements; la nuance était plus importante qu'il n'y paraîssait à première vue.


Sur le règne d'Archelaüs Flavius Josèphe n'avait parlé que des années extrêmes: d'un côté le partage fait à Rome tandis que dans tout le royaume se dressaient les factieux  d'un autre côté son éviction sur la requête des Juifs en 6ec. Dans la troisième année qui suivit son intronisation, l'enregistrement des citoyens de Judée et Samarie n'avait  laissé de traces qu'en Luc.

Comparaison avec le cens romain

Dans les recensements de citoyens engagés par l'administration romaine sous la République, le père de famille attestait sous serment de ses prénom, nom, surnom, du nom de son père, de sa tribu et signalait les membres de sa famille; la déclaration de ses biens faite alors était accompagnée de pièces écrites pour l'identification de ses propriétés. La citoyenneté était consentie à ceux qui étaient susceptibles de payer l'impôt du cens. Le censeur qui avait le droit de déplacer le citoyen, lui assignait une centurie à l'intérieur de la tribu.

recensement Ahenobarbus
Le recensement à Rome.Bas-relief de D. Ahenobarbus, ca 100 av. J.C. Louvre


Des recensements furent entrepris peu à peu dans les provinces de l'empire pour fixer le montant du tribut; celui-ci était acquitté là où chacun était recensé en fonction de ses biens. Comme c'était le cas en Egypte chacun était sommé d retourner dans son foyer, lieu d'une résidence stable avec astreinte à une redevance fiscale. Ce ne sont pas des motivations de cet ordre que Luc a indiquées pour le déplacement de Joseph et de Marie vers Bethléem. Par contre ce sont bien celles qui étaient derrière le recensement dont Luc parlait dans les Actes et sur lequel s'est étendu Josèphe.

Le recensement de l'an 6

Sur ce recensement qui devait rencontrer l'opposition de Judas le Galiléen, Flavius Josèphe écrivait:
"Judas sut persuader un nombre considérable de juifs de refuser d'établir les régistres des contributions lorsque Quirinius avait été envoyé en Judée pour établir ce cens. A cette époque en effet les Sicaires avaient formé une société secrète contre ceux qui consentaient à se soumettre aux Romains et les traitaient comme des ennemis de toutes les façons, pillant leurs biens, emmenant leurs troupeaux, mettant le feu à leurs habitations."16

Sous l'Empire les citoyens de la Péninsule étaient dégagés d'un impôt reporté sur les provinces, et cet enregistrement , à la différence de celui décrit dans l' Evangile, était peint sur fond de révolte. Quirinius mettant fin au gouvernement déficient d'Archelaüs, envoyé comme juge et censeur soumettait le pays à l'Empire. Dans ce contexte, la levée d'un nouvel impôt accompagnant l'enregistrement devenait une mesure coercitive, en réaction à une situation de troubles17.
Ce second enregistrement fut mis en oeuvre la 37 ème année de l'ère d'Actium, soit en l'an 6; il différait du premier par sa nature, car il concernait les fonds et domaines. Cet aspect particulier est bien attesté dans les écrits de Flavius Josèphe, qui se servait non seulement du terme enrégistrement rencontré chez Luc mais aussi de celui d' inventaire, à propos de l'imposition des domaines. L'inscription sur les registres, s'accompagnait d'une déclaration des biens permettant de lever une nouvelle imposition. Ce second enregistrement aurait-il bénéficié des résultats du premier? N'ayant pas la même fonction, il ne fut réalisé ni sur le même mode ni sur la même surface territoriale.
Il obéissait aux principes romains. Seuls les habitants de la province romaine de Judée étaient concernés, non ceux des tétrarchies d'Antipas et de Philippe. Judas qui était originaire de Galilée, comme son nom l'indique, invita à la révolte en Judée; il ne rentra pas dans sa patrie d'origine, comme Joseph, lui, avait dû le faire. Le recensement de l'an 6 obéissait à d'autres principes que celui de l'an 2 (qui pourrait n'avoir été qu'un dénombrement des personnes). Les documents en présence incitent à ne pas faire l'amalgame entre les deux.



Les trois recensements d'Auguste

Tertullien dans son traité apologétique contre Marcion, faisait état d'un recensement en Judée conduit par Saturninus affirmant que la preuve de ce qu'il avançait se trouvait dans les archives ; comme Saturninus avait été gouverneur de Syrie entre Titius et Varus, soit entre 9 et 6aec et qu'Auguste avait fait le lustrum d'un recensement en 8 aec, au XVIIème siècle Suslyga et Képler avaient pris le propos très au sérieux et tenté une conciliation des données; par contre Théodore Mommsen,  gêné par l'idée de recensements successifs en Judée, à peu d'années d'intervalle, en avait accusé Luc de falsifier l'Histoire.

Mais à l'analyse il s'avère que Tertullien n'est pas à prendre au pied de la lettre, lui qui faisait du gouverneur de Syrie le haut responsable d'un recensement  dans le royaume d'Hérode, sans s'expliquer sur cette intrusion; il avait mal compilé Josèphe et Luc que Mommsen inculpait; que son gouvernement  ait coïncidé avec le lustrum de l'an 8 n'implique pas que Saturninus ait eu à effectuer un recensement en Syrie.
Le lustrum marquait la clôture d'un recensement et de ses statistiques, une opération générale reconduite par Auguste à trois  intervalles de vingt ans, soit en 28aec, 8aec et 14ec19. Elle se déroulait par provinces selon quatre périodes du cens quinquennal dont les dates auraient été 28, 23 (reporté à 22 en raison de la grave maladie d'Auguste), 18, 13, 8, 3 aec, et au début de l'ère chrétienne en 4, 9 (suspendu en raison du désastre de Varus) et 14ec18. Corrélativement trois recensements furent poursuivis en Gaule à 14 et 25 ans d'intervalle, en 27 aec., 13 aec, et 14 ec (complété deux ans plus tard).  Dans une province comme l'Egypte qui faisait partie du domaine personnel de l'Empereur, il est admis qu'au tournant de l'ère chrétienne ils revenaient tous les 14 ans.
 Le recensement, restreint à la seule Judée, des personnes et de leurs biens   en 6ec, se légitime dans le contexte politique avec la création administrative de la province. Celui des tétrarchies d'Archelaüs et d'Antipas et de la ville d' Apamée en 3/2 aec cadre avec une opération générale de dénombrement. Que le rassemblement des données statistiques ait été centralisé par Quirinius, n'implique pas qu'il ait envoyé l'armée romaine à cette fin dans les tétrarchies où l'enregistrement a pu être accompli par les soldats des souverains Hérodiens en considération de leur autonomie et des coutumes locales.
Auguste se préoccupait depuis longtemps de la  démographie dans son empire et en recevant le titre de Père de la Patrie, il fut apparemment désireux de connaître le nombre de ses fils. Orose faisait remonter à l'an 2aec la fermeture du Janus en signe de pacification, ce qui pourrait avoir été un signe supplémentaire de l'âge d'or promis par Virgile et qu' Auguste souhaitait voir affirmer. Si l'enregistrement auquel se soumit Joseph avait été une épreuve politique et financière comme celui de l'an 6, Luc n'en aurait pas coiffé son tableau de la Nativité qu'il voulait pacifique20.



1 dikaiodo/thv
2- timhth/v
3 P Martin , Les provinces romaines d'Europe centrale et occidentale,31 avJC, 2354
5  Aἰτία δὲ αὕτη πρώτη ἐγένετο τοῦ πολέμου Thucydide , Hist. 1:55
6 - αὕτη ἀπογραφὴ πρώτη ἐγένετο Lc 2:2  A C E K M U etc. = ce premier enregistrement advint. Quand le démonstratif est employé comme adjectif, le nom est précédé de l'article et le démonstratif ne s'enclave pas entre eux. Cette leçon est une correction apportée à celle du codex Vaticanus:
         - αὕτη ἀπογραφὴ πρώτη ἐγένετο ...
Lc 2:2  B;
8 Luc 2, 1-5  selon le codex Bezæ
9 RG,4
10  Ovide , Fastes II,130
11 Tacite Annales, I,11,7; 27; cf Suetone Auguste 28 et 101 (6); Dion Cassius, LII. 30; LVI. 33.
12 Titulus Venetus
13  Lc 2,3 D05
14 le clan, sugge/neia hébr. michpara; la maison dh=mov hébr. beit avot; la lignée paternelle, o1noma hébr. shmot; l'individu, kefalh/; hébr.goulgolet. Nb 1,18
15 2 S24,10.16- GJ, 253-4; également AJ XVIII, 4-10
17 - C'est ce qui se produisit lors de la création de la province d'Arabie  :"Cette région reçut le nom de province et se vit attribuer un gouverneur.  L'empereur Trajan la força à obéir à nos lois après avoir cassé l'orgueil de ses habitants, à l'époque où il faisait pression par les armes sur la Médie et les Parthes."Ammien Marcellin, Histoire 14.8.13; Babatha une Juive Nabatéenne eut alors  ses propriétées recensées (Papyrii .Yadin 16, 2 et 4 décembre 127).
18 Res Gestae 8
19 Meret Strothmann Auguste empereur et Père de l'oikouménè, dans Dossiers d'Archéologie, Janvier 2002, p 88
20  Zacharie, le père de Jean Baptiste rendait grâce à Dieu d’avoir  dénombré et fait le rachat de son peuple en se servant du terme avalisé par la LXX à propos du montant à payer lors des dénombrements. Cest à se demander si les habitants de Judée n’avaient pas été exonérés  de la redevance.


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