Chapitre VIII

Les repères historiques de l'Évangile de Luc

Des étapes précédentes se dégagent les conclusions suivantes:
- La naissance de Jésus était fixée initialement au printemps de l'an 2avant notre ère. Le décalage intervenu par la suite ne vint pas de sa remise en cause mais d'un retard, provoqué par la fixation de la fête liturgique de Noël au 25 décembre.

- Ce retard s'accentua avec le calendrier proposé par Denys le petit, qui profita de la coïncidence de la nouvelle lune de printemps et du 25 mars en 1avant notre ère, pour fixer le départ de l'ère de l'Incarnation.

- C'est sans hésitation que la mort d'Hérode est à inscrire à la nouvelle lune de nisan de 4aec.

- L'évangile de Matthieu contredit ces dates parce qu'il est le résultat de récits revisités pour répondre aux attentes de la communauté des croyants. Leur teneur n'est pas d'ordre historique au sens de la véracité de faits contrôlables, mais elle est une affirmation de foi à une époque donnée.

- Les tentatives faites pour parvenir à une datation de la naissance de Jésus par le moyen de l'astronomie est vouée à l'échec en raison des imprécisions du récit de Matthieu, au caractère symbolique et analogique.

- En sens inverse, l'épigraphie latine est venue prouver que le consul Quirinius avait accompli deux mandatures dans la province de Syrie et conduit deux recensements, démontrant ainsi que les écrits de Luc et de Flavius Josèphe n'étaient pas contradictoires mais complémentaires.

On se propose à présent d'éclaircir les points d'obscurité qu'offre la taduction des versets de l'évangile de Luc.

 

“Aux  jours d'Hérode”

" Il y eut aux jours d'Hérode..."
Luc plaçait le temps de service de Zacharie sous Hérode, le reconstructeur du temple, sans préciser l'année de la mort du roi. Les épisodes de la Visitation et de la Nativité commencent par l'expression "en ces jours là". Il serait tentant de les rapporter aux jours d'Hérode mais la formulation grecque comporte des précisions qui n'incitent pas à aller dans ce sens;
- La première , désigne ce qui est proche1, non point ce qui est derrière soi mais plutôt ce qui va être énoncé; il concernait Marie dans sa hâte à se rendre auprès d'Elisabeth, après l'Annonciation; Hérode, n'était déjà plus dans la perspective.
- Au début du chapitre II, la même expression, mais avec un autre démonstratif 2, mettait l'accent sur des jours illustres - en l'occurrence ceux du Christ annoncés par les prophètes - soit sur des jours anciens; mais anciens pour qui? Dans la LXX l'expression recouvre une formulation hébraïque propre aux livres prophétiques et coïncidant avec un rassemblement des fils d'Israël entre eux et avec les peuples de la terre à Jérusalem. Selon les Actes des Apôtres, Pierre s'en faisait l'écho lors de la Pentecôte quand il s'adressait à la foule en reprenant la prophétie de Joël :
"Je répandrai mon Esprit sur toute chair... en ces jours là, je répandrai mon Esprit"
3

 

Cette citation des Actes suggère que Luc utilisait le démonstratif en rapport à l'Hébreu sous-jacent, glissant ainsi une référence aux jours 'messianiques'. À partir de ce chapitre, lorsque revient cette formulation, dans le codex Bezæ c'est toujours avec ce démonstratif là comme point de ponctuation des moments forts de la vie de Jésus4 .

La Nativité "en ces jours là", ne relevait pas de l'époque révolue d'Hérode, mais de ces temps messianiques annoncés par les Prophètes et ouverts sur l'avenir. Invoquer l'expression pour faire remonter la Nativité au temps d'Hérode, reviendrait à ne pas tenir compte de l'écriture de Luc et de ses allusions fréquentes au contexte biblique.

 

Le titre

Luc avait employé à propos de Quirinius le participe "gouvernant"5 que Flavius Josèphe réservait au princeps détenteur de l'imperium et dans la rédaction du codex Bezæ il a bien différencié cette charge de celle que le préfet Pilate exerça ensuite en Judée6 . Luc n'a pas commis d'erreur sur les titres, et ceux rencontrés dans les Actes des Apôtres correspondent à la fonction exercée. Il n'a pas fait d' Antipas un roi, alors qu'il n'était que tétrarque, (une erreur commise par Marc).  


L'an 15 de l'hégémonie de Tibère

Jésus baptisé commença à enseigner en “l'an 15 de l'hégémonie de Tibère”(Lc 3:1). Auguste étant mort le 19 Août 14, la première année de Tibère partait du 20 Août 14 au 19 Août suivant.
Luc n'avait aps écrit "l'an XV de Tibère", mais de "l'hégémonie de Tibère", considérant le temps réel d'exercice du pouvoir. Il ne suivait donc pas un comput hébraïque qui accordait à la première année du souverain 7 mois seulement (du 20 Août, jusqu'au 1er Nisan).
Les années 16,17, 18 de cet empereur furent gravées sur des pièces émises en Judée au temps de Pilate, et les années 7 et 19 sur des monnaies d'Alexandrie.

pilate  
La 16ème année de Tibère (Août 29 à Août 30) apparaît sur un dilepton agrémenté d'un simpulum et de trois épis de blé; le simpulum, louche pour les libations, était un symbole religieux du "Pontifex Maximus", un titre gravé sur les deniers romains de Tibère.
Les dilepton de la 17ème et 18ème année de Tibère portaient un lituus, bâton augural recourbé en crosse, autre symbole du "Pontifex Maximus". Ces monnaies frappées sous l'autorité de Pilate entre 29 et 32 ont pu servir dans l'entourage de Jésus comme repère chronologique de son ministère. Ce moyen, le plus simple qui s'offrît à tout un chacun, servit à Luc pour dater le ministère de Jésus. C'est le seul repère qui se présente lors d'une recherche dans les sources archéologiques et historiques. Comme il enseignait dans le temple, Jésus eut justement à examiner une pièce servant au paiement du tribut. Le denier réservé à la solde des légionnaires ne devint obligatoire pour le paiement de l'impôt que sous Domitien et la valeur d'un denier n' était pas indiquée dans le codex Bezæ qui a seulement "la monnaie" :
    "Montrez-moi la monnaie: de qui a-t'elle (une) image et l'inscription?"7 .
Le terme 'image' n'est pas précédé de l'article défini; Jésus ne demandait pas:
- de qui ce profil était-il l'image? mais - de qui cette monnaie portait-elle une image? Ce que Jésus avait sous les yeux n'était probablement pas l'effigie de l'empereur (prohibée dans les lieux saints) mais un symbole de son pouvoir religieux comme le simpulum ou le lituus.
molad Sinon il faudrait s'étonner que dans le temple ou ses environs immédiats, alors que la Loi proscrivait la représentation humaine, l'un ou l'autre ait été en mesure de fournir sur le champ un denier avec le portrait de l'empereur. Quoi qu'il en soit, son entourage pouvait aisément dater le ministère de Jésus grâce aux monnaies frappées en Judée sous Tibère, et en faire remonter le début à la quinzième année, soit l'an 28-29 (d'août à août)
. Les recherches sur le linceul de Turin ont confirmé la présence de l'une de ces pièces sur les yeux du Christ.
Joseph d'Arimathie l'avait ainsi placée sur la paupière, manifestant que la puissance de César lui tenait les yeux fermés, lui interdisant de lever les yeux sur l'humanité.

 


Comme Trente ans

  "Or Jésus avait comme trente ans en commençant "8
Un très petit nombre de manuscrits , avec le codex Cantabrigiensis offre "comme trente ans ".
Le changement par "environ trente ans "13 dans le texte Alexandrin a introduit une nuance d'incertitude sur l'âge du Christ, comme s'il pouvait avoir 32 ans voire plus, permettant de faire naître Jésus à une date supposée.

Jésus avait "quasiment" trente ans au moment de son baptême dans le Jourdain, en ce sens où, dans sa trentième année il n'en avait pas atteint la date anniversaire.
Trente ans était considéré comme un âge charnière tant en Égypte, chez les Hébreux14 qu'en milieu hellénistique. "Lorsqu'il mourut il avait comme 30 ans"15 . Xénophon dissociait l' homme parti dans sa 30ème année sans avoir atteint la date anniversaire de ses 30 ans, de ceux qui venaient de l'atteindre où l'avaient dépassée. Le chiffre trente n'est pas à considérer comme une donnée élastique à plusieurs années près.
Jésus avait eu trente ans en l'an quinze de Tibère soit 28/29 AD, d'août à août; il était né en l'an 2 aec, avant le mois d'août, repère sur lequel se fondaient les premiers auteurs du Christianisme.
 

Fils de Joseph   et Messie selon Joseph

Cet âge était donné après le baptême quand, au sortir de l'eau, se manifestait la voix céleste à travers la réminiscence d' un verset du Psaume deuxième:
"Tu es mon fils, Moi aujourd'hui je t'ai engendré."
Le verset est cité selon le codex Bezæ et l'Itala; il offre un contraste entre “aujourd'hui” et le temps du verbe au parfait; une manière de transcender le temps dans un engendrement éternel. Ce verset du psaume venait expliciter ce que déjà les deux premiers chapitres de l'évangile donnaient à entendre.
"Or Jésus avait comme trente ans en commençant comme il était sensé être fils de Joseph de Jacob d'Eli ..de David...de Dieu."9
Jésus était sensé être fils de Joseph aux yeux de l'entourage, alors que pour l'évangéliste ou son témoin, il s'originait en Dieu. Aussi la longue liste de noms qui venait ensuite n'était pas une généalogie , mais une ascendance de générations remontant jusqu'à Dieu par Joseph de Nazareth , le roi David ou encore Juda. À la manière dont Jésus avait son origine en Dieu, ses années elles aussi, s'originaient en Lui; ainsi pourraient s'expliquer ces deux "comme" qui assurent la coordination des phrases entre elles.

Ce e verset est également en assonance avec son parallèle du livre de la Génèse:
"Comme Joseph avait trente ans lorsqu'il se tint en présence de Pharaon, ainsi (comme) il prit congé de lui pour parcourir toute l'Egypte."10
Joseph le fils de Jacob était dans sa pleine maturité d'homme lorsqu'il devint ministre du Pharaon; il avait souffert de par la jalousie de ses frères, mais il était sorti victorieux de l'épreuve; sur cet exemple être appelé "fils de Joseph" devenait une qualité attendue du Messie. Et c'est pourquoi le prophète Zacharie en parlant du messie issu de la maison de David annonçait : "Ils regarderont vers moi, celui qu'ils ont transpercé"11 . En commentant ce verset, la tradition talmudique l'explicitait par ces mots: "le Messie fils de Joseph sera tué"12 .
Le verset de Luc était, lui aussi, une allusion à ce titre ; au moment de son baptême vécu comme une onction messianique, Jésus, dans sa trentième année, se manifestait devant le peuple, à l'image de Joseph le fils de Jacob. Cette lecture n'étant plus comprise d'une chrétienté qui n'entretenait plus le même rapport étroit avec le monde biblique, la phrase fut reformulée et ainsi gardée dans les grands onciaux:
"Tu es mon fils bien aimé; en toi j'ai mis ma complaisance. Et lui Jésus avait en commençant environ trente ans, étant fils, comme il était supposé de Joseph de Jacob d'Eli...de Dieu".
Les copistes n'osant trop retoucher le texte se sont arrêtés à une formulation insatisfaisante: “étant fils comme il était supposé de Joseph "; on attendrait le verbe à l'actif au pluriel, signifiant "on le croyait, on le supposait, on l'estimait." Dans cet exemple comme dans celui du verset 2,2 sur le recensement de Quirinius la leçon du codex Bezæ est seule à ne pas faire entorse à la syntaxe. Elle intègre des nuances si subtiles que toute modification s'en ressent.

Le sources de Luc comme indiquées dans le Prologue

1 - "Moi qui ai tout suivi de près"

En débutant son livre, l'évangéliste s'est expliqué sur ses sources:  
"Moi-même qui , depuis l'origine, ai tout suivi de près ".

Les traductions courantes - après m'être informé exactement de tout depuis les origines, après avoir fait des recherches exactes sur toutes ces choses, après m'être soigneusement informé de tout - sont éloignées du sens littéral et ne répondent pas à la question de savoir où et comment Luc avait pu obtenir des informations de cette nature; elles laissent entendre au lecteur qu'il dut procéder à une enquête, n'ayant ni connu ni suivi Jésus. Mais le rapprochement avec des citations de l'Antiquité classique permet d'affirmer que ces traductions vont en sens inverse de ce que l'évangéliste avait voulu dire. Démosthène, mis en parallèle avec Cicéron par Plutarque en 75aec  puis par Lucien de Samosate avec Homère au II siècle, était vraisemblablement connu d'un auteur tel que Luc. "Pour engager une guerre le plus adéquatement possible, il ne faut pas suivre le cours des évènements mais les devancer."16
En d'autres mots Démosthène conseillait de prendre les devants sur les manoeuvres de l'ennemi et de ne pas se contenter d'en suivre le déroulement.  Orateur de l'opposition contre le parti au pouvoir qui défendait la paix à tout prix, il exhortait ses compatriotes à lutter contre les volontés hégémoniques de Philippe II de Macédoine.  Suivre les évènements est une expression littéraire qu'il a utilisée à plusieurs autres reprises à propos de lui-même, et non plus comme un conseil donné à autrui; le verbe est alors au parfait, renforcé du préfixe para:
Celui qui a suivi de près les événements depuis le commencement 17
Parlant de lui à la troisième personne il insistait sur son expérience personnelle; à chaque fois il avait été sur la brèche pour devancer les mouvements de l'adversaire et intervenir au moment opportun. Dans ses discours et sa correspondance cette expression fréquente, avec le verbe au parfait, veut insister sur sa présence alors qu'il suivait tout, étape par étape, pour offrir une répartie à l'ennemi. Revenant sur les faits, parlant toujours de lui-même à la troisième personne, il créait un contraste avec l'attitude opposée à la sienne:

La raison de la crise ce jour là apparaissait non seulement au patriote riche mais à celui qui - du début jusqu'à la fin avait étroitement observé la suite des opérations - et avait correctement sondé les buts et les désirs de Philippe; quant à celui qui n'avait pas saisi ces buts, ou ne les avait pas étudiés assez longtemps à l'avance, quoique patriote et riche, il n'était pas en mesure d' apprécier les besoins du moment, ni de conseiller le peuple."18
En ayant recours à l'emploi d'un "parfait lié à l'expérience" , il décrivait un état actuel résultant de l'expérience passée. Ce qui est dénommé en Anglais "experiential perfect" indique une situation donnée qui s'est produite une fois au moins, et durant un certain temps dans un passé conduisant au présent actuel. Il convient que ce parfait remonte suffisamment loin dans le temps pour intégrer ce qui est de l'ordre de l'expérience. En regrettant que son interlocuteur "n'ait pas vraiment suivi attentivement le déroulement de ses activités"19 Démosthène pensait à l'expérience acquise de sa vie d'orateur politique. Lui empruntant l'expression avec le synonyme “les faits” au lieu “des événements” , Flavius Josèphe l'a explicitée avec clarté en lui en opposant une autre: Quiconque s'engage à transmettre le récit d' actions véritables se doit avant tout de les connaître exactement lui-même, soit pour avoir suivi lui-même les événements, soit pour s'être informé auprès de ceux qui savent.20
Il serait difficile de trouver un citation explicitant plus clairement l'expression employée par Démosthène et Luc.
Celui qui s'informe de ce qui a eu lieu se trouve à l'aval de l'évènement , tandis que celui qui en a suivi le cours se situe, lui, détenteur de l'information en amont. Josèphe considérait les deux manières d'écrire l'Histoire à partir de sa propre expérience. D'abord engagé personnellement dans la guerre contre les Romains il put en faire le récit pour en avoir vécu toutes les péripéties et suivi de près tous les événements. D'autre part il fut historien de son peuple en écrivant les Antiquités: travaillant à partir des écrits bibliques et du témoignage d'autrui il sut rechercher et découvrir l'information là où elle se trouvait.
Voici le passage tout entier d'où est extraite la citation :"Certains personnages méprisables ont essayé d'attaquer mon histoire (la Guerre des Juifs), y voyant  l'occasion d'un exercice d'accusation paradoxale et de calomnie comme 
on en propose aux jeunes gens dans l'école; ils devraient pourtant savoir que si l'on promet de transmettre à d'autres un récit véridique des faits, il faut d'abord en avoir soi-même une connaissance exacte, pour avoir suivi de près les événements par soi-même ou en se renseignant auprès de ceux qui les savent. C'est ce que je crois avoir très bien fait pour mes deux ouvrages. L'Archéologie (les Antiquités) comme je l'ai dit est traduite des livres saints, car je tiens le sacerdoce de ma naissance et je suis initié à la philosophie de ces Livres. Quant à l'Histoire de la Guerre, je l'ai écrite après avoir été acteur dans bien des événements, témoin dans un grand nombre, bref, sans avoir ignoré rien de ce qui s'y est dit ou fait. Comment alors ne point trouver hardis ceux qui tentent de contester ma véracité? Si même ils prétendent avoir lu les mémoires des empereurs, ils n'ont pas du moins, assisté à ce qui se passait dans notre camp à nous, leurs ennemis".21
Josèphe et Luc avaient en commun d'avoir circulé dans la Galilée et la Judée du premier siècle et d'avoir rapporté l'un comme l'autre une histoire dont ils avaient été partie prenante. Car c'est bien la même expression qui se retrouve sous la plume de Luc:
"J'ai décidé moi-même qui , depuis l'origine, ai tout suivi de près ".22

Il ne faut pas manquer de voir que le pronom tout représente les événementsdu v.123, dont Luc affirmait la réalisation parmi "nous". Il parlait , lui aussi, de son expérience propre, expérience longue remontant loin. Les exemples scripturaires pris à Démosthène et Flavius Josèphe éclairent son intention en ne laissant pas de place à l'hésitation; pour avoir depuis l'origine, suivi de près les événements, il faisait part d' un fait d'expérience, signifiant clairement qu'il avait été un témoin attentif, depuis les origines de la vie de Jésus. L'adverbe depuis l'origine, marquant le tout début, offrait un contraste avec le commencement du ministère même, au sujet duquel lui et les autres avaient apporté leurs témoignages. Il est à présumer qu'il n' a pas emprunté une expression au Grec classique, qui plus est, à propos de lui-même, pour lui faire dire l'exact contraire de ce qu'elle voulait dire. Il a utilisé deux fois dans la phrase de son prologue le pronom "nous" qui l'incluait non moins que tous les autres qui avaient laissé leurs dépositions. Le refus d'accorder au verset 3 son contenu sémantique remonte au moins aussi loin que les premières traductions latines avec adsecuto , qui en dépit de la racine sequor, suivre, signifie atteindre, obtenir, comprendre; cette traduction ménageait une forme d'ambivalence qui n'était pas dans la tournure grecque. Elle se retrouvait avec asequi dans la notice biographique du Canon de Muratori, écrite en Latin vers la fin du second siècle: selon la part qu'il avait prise [Luc] écrivit en son nom propre à partir de son jugement. Cependant lui non plus ne vit pas le Seigneur dans la chair. Et par conséquent à la mesure de ce qu'il avait pu suivre, il commença à le dire à partir de la Nativité de Jean24.
L'affirmation que l'évangéliste n'avait pas connu Jésus dans la chair, côtoyait l'énoncé qu'il avait suivi depuis la nativité de Jean; le scribe ne devait pas être tout à fait à l'aise en consignant le propos. Mais dès cette époque un pli était pris, qu'il semble pratiquement impossible de défroisser. Tout en parlant en je et en nous, Luc était resté au second plan; comme ce nous réapparaît dans les Actes au sein de la communauté d'Antioche, très vite lui fut donnée une origine Antiochienne d'autant que sa pratique de la langue grecque semblait empêcher de le prendre pour un Juif.

Pour avoir suivi la vie de Jésus depuis l'origine, il était pour les disciples un "ancien" . Le Pape Grégoire n'osait croire une tradition25 qui voyait en Luc ce disciple qui faisait route avec Kléopas en direction d'Emmaüs, tout en restant dans l'anonymat. Vers 54-56, Paul , depuis la Macédoine (?) signalait à l'église de Corinthe, qu'ils envoyaient avec Tite un frère qui inspirait confiance à la communauté par sa probité et "dont [est faite] la louange dans l'évangile à travers toutes les églises"26 . Paul semblait admettre et sans en prendre ombrage, qu'un autre que lui soit très particulièrement apprécié dans les églises qu'il avait en partie formées. Si le terme évangile était à retenir ici dans son acception large de bonne nouvelle, alors ce frère enseignant se trouvait en concurrence directe avec Paul, comme l'avait été Apollos dont le nom revient souvent dans la première lettre adressée aux Corinthiens. Au sens restreint, il s'agit de l'un des évangiles, et s'impose alors le nom de Luc pour ce frère éminent dont Paul n'avait même pas besoin de dire l'identité. Cependant s'il jouissait d'une si profonde reconnaissance, son nom n'aurait pas du se faire oublier, alors que le nom même de l'auteur de l'Évangile et des Actes est incertain. Pour avoir accompagné Paul à Rome , ce qui se savait de lui a pu se perdre dans l'incendie de juillet 64 et la persécution déclenchée alors. Ce n'est pas de Rome qu'il avait écrit puisque son évangile était connu des églises lorsque Paul les visitait. Tout donne à penser qu'il décrivait des lieux de Galilée et de Judée connus de lui. Aucun élément n'indique une rédaction faite d'une contrée voisine extérieure au pays que connut Jésus comme c'est le cas pour l'évangile de Matthieu. Il ne s'est pas présenté lui-même, sinon pour dire clairement qu'il avait eu part à la vie de Jésus; en restant dans l'ombre il mettait au premier plan le personnage auquel il dédicaçait son ouvrage.

2 -Théophile

Une thèse récente27 propose de reconnaître en Théophile le fils du grand-prêtre Hanne qui fut lui-même grand-prêtre de 37 à 41. Cette intuition donne une orientation à la lecture du prologue. L'adresse faite par un auteur en préface de son oeuvre, relevait d'une convention littéraire, la personne visée ne pouvant être un personnage obscur, encore moins anonyme, ni appartenir aux classes inférieures. Est à citer parmi les adresses similaires, celle de Flavius Josèphe au "très excellent Epaphrodite", un personnage dont l'historien admirait la rigueur et la volonté d'authenticité dans sa préface des Antiquités , si bien qu'il lui dédia sa Vita et son traité contre Apion; l'identification d'Épaphrodite est demeurée conjecturale, mais la personnalité de Flavius Josèphe laisse supposer que ce personnage n'était pas un homme de l'ombre et qu'il jouissait d'une reconnaissance officielle; c'est pourquoi certains ont pensé à l'affranchi de Néron qui devint secrétaire de Domitien ou à cet autre nommé procurateur sous Trajan. Vers 150 Justin avait adressé une première apologie à l'Empereur puis une seconde au Sénat, dans le but de défendre les chrétiens en butte aux persécutions. Dans une optique similaire, Luc n'avait pas écrit au "très excellent Théophile" pour qu'il ait une meilleure approche de la vie de Jésus mais pour qu'il "reconnaisse la solidité" des propos tenus , c'est-à-dire qu'il les valide officiellement puisqu'ils avaient trait à des événements du réel vécu impliquant des responsables politiques.

Luc s'était dépensé en efforts d'écriture pour informer une personnalité dont l'appréciation présentait à ses yeux un enjeu particulier . Au moment de se mettre à la tâche, le récit existait déjà à l'état oral puisque Luc disait seulement le mettre par écrit à l'intention de Théophile et non point le rédiger. Théophile est un nom grec qui signifie "celui qui aime Dieu". Celui qui porte ce nom est comme voué au dieu de la religion dont il se recommande. Adonné à la religion des Grecs il aurait été, de par son nom, voué à Zeus ou à Apollon ; ce n'est pas à ces dieux là, que par sa dédicace à Théophile, Luc dédiait son évangile. Or justement les années où Théophile le fils d'Hanne fut grand prêtre, correspondent au temps de répit qu'amena la conversion de Paul après la persécution qui suivit le martyr d'Étienne: "Les églises, dans toute la Judée, la Galilée et la Samarie avaient la paix, s'édifiant et marchant dans la crainte du Seigneur et elle se multipliait par l'encouragement du Saint Esprit"Ac 9,31. À Caïphe destitué en 36 succéda Jonathan destitué lui aussi un an plus tard par Vitellius, peut-être sur l'insistance d'Antipas. Son frère Théophile assuma cette fonction pendant quatre ans alors que ses successeurs, sous Agrippa I, se relayèrent à un an ou deux d'intervalle. Son attitude dans l'affaire de la statue que Caligula prétendait installer dans le temple de Jérusalem aurait été celle de la retenue, ni Josèphe ni Philon ne le nommant lors de cette controverse. Si l'évangile dont Luc fut l'auteur a pu être connu des différentes églises que visita Paul, c'est peut-être bien parce que de son temps, un certain Théophile, par une reconnaissance officielle en avait autorisé la diffusion.


Epilogue

La persistance à consilier les évangiles , a empêché pendant deux mille ans de saisir leurs différences et l'intention qui a présidé à l'élaboration de chacun. Pourtant la consiliation n'a jamais été un dogme et la grande majorité des chercheurs furent des rationnalistes. Pourquoi n'ont-ils pas accueilli l'exactitude de Luc et lui ont-ils constamment opposé les récits de Matthieu? Cela demeurera longtemps encore, l'un des profonds mystères du Christianisme.

Parvenir à donner des dates qui ne soient pas seulement approximatives manifeste que l'auteur du troisième évangile possédait des informations sûres (plus sûres que le simple bouche à oreille). L'historicité de son écrit ne s'arrête pas à son armature chronologique mais elle concerne aussi le contenu des paroles et des actes accomplis par Jésus En demandant à un officiel, tel que Théophile, d'en reconnaître la validité, l'évangéliste qui se gardait dans l'anonymat, se fiant à son expérience personnelle et à celle de ceux qui avaient vu par eux-mêmes, devait être assez conscient de l'importance de l'information et soucieux de la manière de la communiquer.
Il ne s'est pas interdit pour autant le recours à l'allégorie ou à la métaphore en illustration de son récit où se côtoient sans se confondre des genres littéraires différents; la syntaxe de la langue grecque lui permettait d'indiquer à quel moment un épisode était à prendre au sens figuré; c'est ce qui ressort, par exemple, des tentations dans le désert à travers lesquelles il exprimait ce qu'avaient pu être les réactions intérieures de Jésus.

Son écriture très subtile réclame une particulière attention et toute retouche apportée par les copistes au cours des âges l'a opacifiée. Il faut revenir au codex Bezae Cantabrigiensis pour en retrouver l'authenticité.

Ayant suivi le cours des évènements, il avait été en mesure de les comprendre.
Pour cela Il lui fallait avoir été un proche du Christ.
Pour écrire à Théophile il était d'une classe sociale suffisamment élevée lui octroyant d'être instruit , lettré.
Écrivant de lui-même sans être mandaté par une instance autre, ne fallait-il pas qu'il ait été un membre éminent de la communauté chrétienne de Jérusalem?
Les personnages susceptibles de répondre à ces critères n'étaient pas légion.

Sylvie Chabert d'Hyères

© Copyright 2004

n Suite:   Qui était Luc?


1 e0n tai=v  h9me/raivtau/taiv Lc 1, 39
2 e0n tai=v h9me/raiv e0kei/naiv Lc 2,1
3 Ac2,18. citation de Joel 3,1
4 Lc 4:2, 5:35, 6:12, 9:36, 21:23, 23:6.
5 Hgemoneu/ontov, participe indiquant le rôle exercé par Quirinius en Lc2,2
Epitropeu/ontov participe indiquant le rôle exercé par Pilate, Lc 3,1D05 et qui n'est pas à confondre avec le substantif e0pi/tropov titre officiel du procurateur romain à partir de Claude.
7 Lc 20,22 D
8 Lc 3, 22
9 Lc 3,23 (D 05)
10 Gn 41:46; dans l'Hébreu les phrases sont coordonnées par deux vav.
11 Za 12:10
12 Talmud Babli , Soucca 52a en référence à Za 12:10
13 f13, , 69, 788, 1346; Clément d'Alexandrie Str I,21
14 30 ans âge requis primitivement pour le prêtre, Nb 4:3 ; âge du roi, 2S 5:4
15 Xénophon An,2,6,20; cf également An, 5,3,1; 6,4,25
16 Discours de Démosthène 4:39.Le verbe grec a0kolou/qein dérive de l'adjectif a0kolou/qov composé d'un alpha associatif et du terme Homérique ancien, ke/leuqov, le chemin  et signifiant  accompagner sur le chemin.
17 - parhkolou/qhkovta_ toi=vpra/gmasin e/c a0rxh=v Discours 18:172
18 Démosthène, Ier discours aux Philippiques, 18:172. cf aussi Discours 48/40 23/187, 50/12, Lettre I:4 . Xenophon, Anabasis 3,3,4; NT: 1 Timothée 4:6 (mss A D etc); 2 Timothée 3:10 (mss D, 1739,1881)
19 Idem discours 50:12
20 Contre Apion , I 53-54
21 Contre Apion I, v.53-56 dans la traduction de Théodore Reinach.
22 e1doxe ka0moi_ parhkolouqhko/ti a1wqen pa=sin Lc 1:3
23 pragma/twn au vI:1
24 Canon de Muratori, v 6 à 9


25 Commentaire sur Ezéchiel , prologue.
26 2 Co 8,18
27 Richard H Anderson, A la recherche de Théophile, dans Dossiers d'Archéologie, Dec Janv 2002-2003, p 64-71