Accès aux pages du manuscrit
      code : "any"




La Pâque
Caravage Cène







 La Pâque, Luc  XXII


2 - Les grands-prêtres et des scribes cherchaient comment ils le perdraient.
“Perdre”  est également  en 6,11D,  un verset similaire ; dans les autres manuscrits  a été préféré  supprimer, faire disparaître, comme en Ac 26,10 où cela s’entend d’un acte secret qui  ne se justifie pas ici, puisque les autorités souhaitaient livrer officiellement Jésus à l’autorité civile , pour ne pas avoir à se charger de l’affaire elles-mêmes. C’est pourquoi perdre  convient mieux dans l’organisation du récit.

3 - Judas l’appelé Iscarioth étant du (ek) nombre des (ek) douze.
Le double ek est étrange; serait-il le fait d’une erreur de scribe? A moins que le rédacteur n’ait voulu suggérer que Judas , à partir de ce moment là ne pouvait plus être considéré comme l’un des Douze. Judas le Scarioth devenait Iscarioth pour s’être laissé  acheter . Il s'était fait apeler “l'acheté” alors qu'il était du nombre des douze. (cf Lc 6:16).
La personnalité de Judas

6 - Et ils ourdirent de lui donner de l’argent et il acquiesça.
L’ emploi du verbe omologeô seul, est plus ajusté   qu’avec le préfixe ek  qui lui confère le plus souvent le sens avouer, confesser  qui ne convient pas ici. Judas en se mettant d'accord avec les grands-prêtres, avait  acquiescé  au fait de se laisser acheter, selon ce qu'ils avaient ourdi;  c'est en effet le sens que Luc donnait à ce verbe rare (suntithêmi  cf. Ac 23,20).

7 - Le jour de la Pâque où il faut immoler la Pâque.
[et non: Le jour des Azymes où il faut immoler la Pâque]
Pâque est inscrit quatre fois en l’espace de deux versets. L’agneau de la Pâque est mangé dans un grand repas festif dans la nuit du 15 nisan ; le jour qui se lève ensuite est chômé. Ce 15 nisan correspond au premier jour de la fête des Azymes qui, elle, dure sept jours. Dans la journée précédente, le 14 nisan, on enlève le levain des maisons, d’où le nom de la fête qui suit, a-zymes, ou sans levain. Ce jour là également, l’agneau de la Pâque est immolé au Temple, et il ne sera mangé que le soir, le 15 nisan.  Aussi parlant du jour de la Pâque, Luc a-t-il cru utile de préciser qu’il s’agissait de celui du sacrifice et non de la fête même le 15.
    Le remplacement par “jour des Azymes”  est moins lourd stylistiquement, et convient si l’on pense au nettoyage des maisons de leur levain ce jour là. Les parallèles (Mc 14,12 et Mt 26,17) en qualifiant ce jour  de premier jour des azymes  ont commis une inexactitude puisque le premier jour de la fête des Azymes correspond au 15 nisan et non au 14.  

12 - Une maison surélevée
Une maison élevée au-dessus du sol. Elle était tendue,  soit de tentures, soit de tapis. En ce cas le repas de la Pâque  s’y serait déroulé étendu à même le sol. Jésus avait prévu les modalités du Seder avec une personne propriétaire d’une maison à Jérusalem. Celle de Marie mère de Jean-Marc cousin de Barnabé devint lieu habituel de réunion (Actes 12:12). Toujours est-il que Jésus avait fait en sorte que Judas ne puisse savoir à l’avance où leur groupe célèbrerait la Pâque et l’y faire arrêter.

14 - Il s’attabla et les Apôtres avec lui.
Apôtres pour Luc désignait au-delà des Douze les Soixante-Douze qui avaient été envoyés en mission. Ils étaient plus que les treize fixés par l’iconographie.
 
16 - Plus du tout je ne mangerai d'elle jusqu’à ce qu'elle  soit consommée, nouvelle dans la royauté de Dieu.
[jusqu’à ce qu'elle  soit accomplie dans la royauté de Dieu ]
Consommer  est un verbe  rare dans le NT et ce festin dans le royaume allait être à l' image du Paradis, lorsque Dieu disait à Adam: “de tout arbre du jardin tu as envie de consommer, tu manges”.  (Gn 2,16). La pâque dans la royauté de Dieu était présentée comme une réalité concrète; le changement par  accomplir visait à lui donner un caractère essentiellement spirituel.
Suivant le rituel , Jésus en ouvrant la célébration avait rendu grâce pour le jour de la fête, laissant entrevoir que la royauté de Dieu était sur le point de se manifester par une “pâque nouvelle”. Référence est à faire avec le dialogue qu'il eut avec Moïse et Elie sur la montagne à propos de “l'exode qu'il était sur le point d'accomplir à Jérusalem”(Lc 9,31), l'exode étant le terme consacré pour parler de la libération de l'esclavage d'Égypte conduite par Moïse. L'imminence de cette libération était à nouveau évoquée lors de la bénédiction sur la coupe d'introduction à la fête: “Prenez et partagez entre vous, car je vous dis: à partir de maintenant je ne boirai plus du fruit de la vigne jusqu'à ce que vienne la Royauté de Dieu”. C'est alors qu' il rompit le pain et le donna à ses disciples avec ces mots: “Ceci est mon Corps”. Jésus s'offrait sous le pain azyme, pain sans levain, icône de son humanité partagée sans arrière pensée ni hypocrisie (ce que symboliserait le levain), pour une libération à la fois individuelle et collective. A chacun d'y prendre part en communiant sans arrière pensée. Ayant refusé de changer les pierres en pain, il changeait le pain en son corps pour transformer de l'intérieur les coeurs de pierre en coeurs de chair.

19a - Ceci est mon corps.[19b-20]
[19b donné pour vous; faites-cela en mémoire de moi. 20 - et la coupe de même après avoir dîné, disant: cette coupe, la nouvelle alliance en mon sang  répandu pour vous ].
Westcott et Hort avaient inscrit les versets 19b et 20 non dans le Textus Receptus mais dans ses variantes, considérant que le texte court  de la tradition occidentale, (codex Bezae et  Vetus Latina),  présentaient la leçon originelle.
En dehors d'eux, il n’est pas d’auteur, se penchant sur le problème posé, qui n’ait cherché à exposer les motifs qui auraient conduit un scribe à supprimer ces versets 19b et 20 tant leur absence étonne.
Pourtant:


21 - La main de celui qui me livre * sur la table.
[ avec moi sur la table]

La main de Judas était-elle  “avec”  Jésus sur la table ? N’était-elle pas plutôt, “contre” lui ? La table  c’était aussi le comptoir des changeurs, la banque. L’avertissement  pouvait détenir une allusion à la rançon que Judas allait toucher pour son forfait auprès des autorités. Une manière pour Jésus  de s’adresser à lui à mots couverts, l’invitant une ultime fois - alors qu’il venait de lui donner son Corps - à renoncer.  Parole succinte, voire obscure qui sans le dénoncer aux autres, le mettait en garde.
    L’ajout “avec moi” , brisant cette possibilité de lecture, orientait le récit en fonction des parallèles synoptiques selon lesquels Jésus aurait, devant tous, désigné le traître à  son geste: “Celui qui plonge la main avec moi  dans le plat, c’est lui qui va me livrer”. Prêter à Jésus cette dénonciation ne satisfaisait pas Matthieu qui rajouta cette parole de Judas: “est-ce moi Rabbi? - il lui dit: tu l’as dit.” Judas s’était ainsi dénoncé lui-même. Pour sa part l’évangéliste Jean se contentait  d’une parole échangée avec le disciple bien-aimé, suite à la question de Pierre. (Mt 26:23; Mc14:20, Jn13:26)

22 - Le Fils de l'humain,  selon ce qu’il s’est fixé, marche. Seulement oï à *[l’humain] celui par qui il est livré!
to hôrismenon: littéralement: ce qui est placé sur l’horizon. est un participe parfait à la voix moyenne, (et non passive puisqu'aucun agent n’est indiqué); c'était ce que le Fils de l’homme s’était fixé à lui-même, en fidélité à ce  qu’il avait exposé en 13:33 et à l’engagement pris lors des annonces de sa Passion. 

23- Qui donc pourrait être*[d’entre eux] celui sur le point  de commettre cela ?
Les Apôtres n’imaginaient guère qu’un des leurs s’apprêtait à trahir et leur interrogation portait sur quelqu’un d’extérieur à leur groupe; l’insertion “d’entre eux” vient d’une harmonisation avec les parallèles synoptiques qui présentent un dialogue étrange où chaque  disciple, semblant ignorer ses propres intentions, aurait demandé à Jésus “serait-ce-moi seigneur?” Jésus aurait répondu en  condamnant le traître, sans appel: “Il eût mieux valut pour cet humain ne pas naître”(Mc 14:21, Mt 26:24). Mais c'était là une dramatisation  de l’avertissement lu en Luc “oi! à celui par qui il est livré” .
   
24 -  Or advint aussi  une rivalité parmi eux à savoir : Qui pourrait être plus grand ?
[et non: une rivalité entre eux à savoir le quel d’ eux pense être plus grand?]
Plus grand : ce comparatif attribut est à entendre soit plus grand que les autres, soit le plus grand de tous. L’interrogation des Apôtres venait  d’une rivalité  liée à l’annonce   faite par Jésus.  Après s’être demandés qui pouvait envisager de trahir, ils se  seraient sondés les uns les autres  pour savoir si l’un d’entre eux, s’estimant supérieur, pensait dominer sur les autres. L’un d’eux, Jude avait pour frère Jacques, vraisemblablement présent ce soir là ; aussi “qui pourrait être plus grand” comme en 9:28 pouvait exprimer la rivalité des Douze à son égard.

26 - Le plus grand parmi vous qu’il deviennne comme * plus jeune, et le gouvernant comme le serviteur, plutôt que comme l’attablé. - 27 - Car moi au milieu de vous je suis venu non comme l’attablé mais comme celui qui sert. Aussi vous, croissez dans mon service comme celui qui sert, 28 - les persévérants avec moi dans mes épreuves.
[le plus grand parmi vous qu’il devienne comme le plus jeune, et le gouvernant comme le serviteur. 27 - Lequel en effet est plus grand: celui qui est attablé ou celui qui sert? N’est-ce pas l’attablé? Or moi au milieu de vous je suis comme celui qui sert. Vous alors, 28 Les perévérants avec moi dans mes épreuves...  ].
Jésus présentait sa venue (son ministère tout entier) comme un service (diakonie), non d’esclave mais de personne libre. Il invitait ses Apôtres à partager ce ministère de la même manière que lui, en assumant le service. Mais, selon le codex Bezæ il n’établissait pas une comparaison avec l’ attitude de serviteur qu’il aurait pu lui, avoir, ce jour là, au cours du repas. La refonte du v.27 “moi au milieu de vous je suis comme celui qui sert”, est influencée de l’évangéliste Jean (Jn13,4-14) qui présentait Jésus lavant les pieds des disciples.
Ces paroles valorisant la diakonie étaient aussi dites en direction de Judas qui exerçait l’intendance, la diakonie du groupe (Ac 1:17)

29-  le Père [de moi].
Absence du possessif devant le nom Père, cf 9,26.

30 - Et que vous vous asseyiez sur douze trônes.
[Et vous siègerez sur des trônes]
La phrase avec le subjonctif exprimait le souhait de Jésus pour ses apôtres plutôt qu'  une promesse formelle .  La précision chiffrée, “douze  trônes”,  qui est aussi en Mt 19,28, a pu inciter Pierre à décider le remplacement de Judas.

32 - Or toi, retournes-toi! et affermis tes frères! 
[ T’étant retourné, affermis tes frères]
Les verbes  sont à l’impératif aoriste, pour un commandement qui n'était pas à vivre  plus tard, une fois retourné,  mais dès ce moment là.

34 -   A toi je dis: Pierre! Ne chantera pas aujourd’hui le coq, jusqu’à ce que trois fois, moi, tu aies nié me connaître. 
[À toi, je dis, Pierre, ne chantera pas aujourd’hui le coq jusqu’à trois fois, moi,  tu aies nié  connaître.]
Pierre! un vocatif qui résonnait en dénonçant le coeur de pierre. Quand Jésus  donna-t-il ce surnom à Simon? Toujours est-il qu’en cette occasion il prenait un relief particulier...
Le chant du coq n’allait pas s’entendre avant le troisième reniement de Pierre, c’est-à-dire vers cinq heures du matin. La disparition de ce que permettait de rattacher les trois fois,  soit au chant du coq, soit au reniement de Pierre. Cette  hésitation a reçu un développement un peu confus en Marc167 où Pierre aurait entendu le coq chanter deux fois avant de  prendre conscience qu’il était en train de renier. Mais la prédiction du chant du coq ne trouve de sens réel qu’en Luc. L’entendant, Pierre n’aurait pas  dû se contenter de se souvenir de la parole dite mais, au regard de Jésus plongeant en lui, il aurait dû se retourner, se convertir, et au lieu de fuir et larmoyer, revenir sur son reniement. Il n’en fut rien, et c’est là essentiellement que fut la faiblesse de Pierre. Un aspect  occulté dans les parallèles.

36 - Celui qui a une bourse, il l’emportera.
[et non: Celui qui a une bourse qu’il emporte!]
Le verbe est au futur car Jésus n’avait pas donné ordre aux disciples de se munir d’une bourse ou d’une épée, mais par une phrase quelque peu énigmatique il avait annoncé la situation qui se préparait et le contexte de violence dans lequel cela allait se jouer. La phrase a été reformulée à l’impératif  à la manière dont les apôtres l’avaient comprise.

37 - Même avec les sans loi il a été compté.
[et non: avec des sans loi]
Jésus actualisait le v.12 du chapitre 53 d'Isaïe, que la  Septante avait ainsi rendu: “et parmi  les sans loi, il a été compté”. Il n’acceptait pas seulement d’être compté au nombre des pécheurs, mais “avec” eux.
        Dans le codex Bezæ, l’article défini étend cette présence de Jésus, non plus à quelques pécheurs, mais à l’ensemble des humains pécheurs.

41 - Lui alors s'éloigna d'eux.
[et non: s’arracha ]
S’arracher insiste sur la force des sentiments éprouvés devant l’imminence de la Passion.

42 - Père non point ma volonté, mais la tienne qu’elle advienne: si Tu veux, emporte cette coupe loin de moi!
Jésus était tourné vers le Père, car les répercussions de sa Passion sur Lui étaient infinies. Le Père souhaitait-il immoler le Fils?  Cette prière dit clairement: non! Ce n’est point parce que Jésus s’était engagé à ressusciter (9:22;18:33; 24:46)  que sa mise à mort par les hommes relevait d’un dessein de Dieu sur lui. Pourtant cette lecture des évènements entrevue par Pierre (Ac 2:23)  fut conceptualisée par l’auteur de l’épître aux Hébreux et assumée par Paul; elle gagna la communauté des croyants. Aussi la prière de Jésus au mont des oliviers fut  inversée comme elle l’avait été dans les parallèles, valorisant la subordination du Christ au Père:
Père si tu veux emporte cette coupe loin de moi; seulement non pas ma volonté, mais la tienne qu'elle advienne!”
 
43 - Or lui apparut un ange  depuis le ciel, le fortifiant. 44 - Et étant en lutte, il priait avec plus de vigueur; or sa sueur devint comme des caillots de sang tombant sur la terre.
Ces deux versets lus, entre autres, dans le codex Bezæ sont néanmoins absents des manuscrits auxquels se réfère généralement le texte consensuel. Celui-ci les a intégrés, considérant qu’ils avaient été supprimés du texte originel.

45 - Il vint sur les disciples;
[et non: vers ]
Venir sur,  d’emploi moins fréquent que venir vers, indique l’approche du lieu sur lequel on se rend170 avec  une idée de brusquerie et de soudaineté conjuguées. Jésus “tomba” sur ses disciples; la lune s’étant couchée, il faisait  nuit noire . Et  ceux qui en profitèrent pour venir l’arrêter arrivèrent sur lui avec soudaineté et non sans brutalité.

47 - L’appelé Judas Iscarioth - un des Douze!
[Le dénommé Judas - un des Douze].

Judas qui fut “scarioth”, ou l’économe du groupe, fut ensuite appelé “iscarioth”, ou celui qui s’est laissé acheter.
Car  il leur avait donné ce signe: celui que j’embrasserai, c’est lui!
Une phrase présente dans plusieurs manuscrits et dans les parallèles synoptiques. Il n’est pas certain que tous ceux de la foule nombreuse  aient su d'avance quelle personne allait être arrêtée. Le baiser servait alors à désigner l'inculpé.

"Il s'approcha pour l'embrasser": paraphrase de Gn 27:27 où Jacob embrassait son père aveugle en tentant de se faire passer pour Esaü. Les rappels de l'histoire de Jacob abondent dans les derniers chapitres.

51 -Etendant la main, il le toucha, et  son organe auditif fut rétabli. 
[Et lui touchant l’oreille,  il le guérit]
Le disciple avait enlevé d’un coup d’épée un morceau de l’oreille droite; après avoir été touché par Jésus, l’organe de l’audition  ne cessait pas de fonctionner. L'oreille droite est celle de l'esclave qui, à la gauche de son maître, est toujours prêt à obtempérer sur un mot de ses lèvres.

53 - l’heure et  pouvoir : l’obscurité
[L’heure et  le pouvoir des ténèbres]
Trois nominatifs successifs. Au-delà du sens symbolique mis en relief par ceux qui procédèrent à une nouvelle formulation de la phrase l'heure et l'obscurité correspondaient à une phase nocturne,  les autorités du Temple ayant attendu le coucher de la lune  pour arriver sur lui  dans l’obscurité. La première pleine-lune de printemps, en l’année 30 à Jérusalem s’était couchée à 3h16’,  trois heures avant le début du crépuscule à 5h18’ annoncé par le chant du coq.

54 - Pierre le suivait...57 - Or il le renia.
[et non: Pierre suivait...57 - Or il renia]
C’était bien Jésus lui-même que suivait Pierre, et c’est pourquoi il vint dans la cour  près du feu. Et c’est encore lui que Pierre renia trois fois, en sa présence!
La disparition du pronom dans une grande partie des manuscrits est-elle fortuite? Elle tend à rendre les choses plus vagues. D’après les autres évangélistes Jésus n’était pas dans la cour avec Pierre puisqu’il subissait alors un interrogatoire.

60 - Aussitôt, comme il parlait encore, chanta  un coq
παραχρῆμα,aussitôt, l’adverbe accompagnant les signes de la miséricorde divine qui s’était manifestée, en tout premier lieu, par la bouche de Zacharie lors de la circoncision de son fils. Le chant du coq avait donc été donné à Pierre comme un signe l’invitant à la conversion, non point plus tard mais à l’instant même; or au lieu de revenir sur son reniement que fit-il?

66 - Lorsqu’il fit jour...
A la pleine lune de printemps en l’année 30, le soleil se levait vers six heures  à Jérusalem. A la première heure du jour, était offert au temple le premier  sacrifice, et  les juges y débutaient leur réunion quotidienne (Traité Sanhédrin, I,4,6).

67 - Toi, es-tu le Christ ?
[si toi  tu es le Christ, dis le nous!]
Il s’agissait d’une question, comme en Mc 14,61, non d’une adjuration comme en Mt 26,63, ni d’un ordre qui lui aurait été intimé de dire son identité, comme cela a été rendu dans les autres manuscrits de Luc. Selon  le livre du Lévitique (21:10), le “Christ” c’était le grand-prêtre oint de l’onction.

68 -Si je vous interrogeais, vous ne me répondriez pas ni ne me relâcheriez.
Cette leçon longue présente dans la majorité des manuscrits n’a pas été retenue  de l’édition standard (NA27) mais du Textus Receptus de Wescott & Hort.  La double négation ou mê détient une nuance d’ironie.

70 a- Mais tous dirent: “Toi * tu es le Fils de Dieu?
 [Toi donc tu es...]
Fils de Dieu est apparenté à l'un des  titres impériaux. Auguste ayant été divinisé, à sa mort  son fils adoptif fut salué “Tiberius Caesar Divi Augusti Filius Augustus, Pontifex Maximus” (Tibère César, Auguste Fils du Divin Auguste, Grand Pontife); ainsi revêtu de l’autorité de son père divinisé, Tibère exerçait comme Empereur et comme Grand-Prêtre.
A travers ce titre Fils de Dieu, les membres du Sanhédrin auraient demandé à Jésus s’il prétendait exercer ce pouvoir suprême, tant politique que religieux. Leur question était une réplique à la parole que venait de prononcer Jésus. Mais n'y avait-il pas malentendu? Jésus ne parlait pas de  lui-même comme fils de Dieu mais comme “Fils de l’homme”, affirmant qu’en lui, désormais l’humanité  siègerait à la droite de Dieu.
“Désormais le Fils de l'homme siègera à la droite de la puissance de Dieu"
S'il y  eut méprise de leur part, celle-ci fut masquée  par l’ajout d’un “donc” qui inscrivait une  continuité entre la parole de Jésus et la leur.

70b- Lui leur dit: “Vous vous dites que je suis”

 Les traductions rajoutent un complément: Vous vous dites que je le suis : Selon cette lecture , la plus courante, Jésus  laissait ses interlocuteurs juges de leurs paroles , leur laissant le soin de l'identifier.
Mais comment de cette “demi-réponse”, le Sanhédrin tirait-il argument pour mener Jésus devant l’autorité romaine? 

Ce dialogue n'était guère différent, à première vue, de l'interrogatoire devant Pilate:
-  Es tu le Roi des Juifs?
- Su legeis: toi tu dis = c’est toi qui le dis, tu es responsable de tes propos.

Dans sa réponse au Sanhédrin " c'est vous qui le dites", ou bien "vous savez ce que vous dites" Jésus laissait à ses interlocuteurs la responsabilité de leurs propos. Toutefois  Ὑμεῖς λέγετε aurait suffit; pourquoi ajouter ὅτι ἐγώ εἰμι ? En cet instant ultime, alors que Pierre venait de le renier par ces mots,“ je n'en suis pas,” Jésus semblait se renier lui-même  en laisssant aux grands-prêtres la responsabilité de leurs paroles.
Mais la réponse de Jésus peut se comprendre d'une autre manière. La conjonction ὅτι signiant "que" ou “parce que" autorise les deux lectures suivantes:
Vous vous le dites parce que Je Suis
ou encore:
Vous vous dites que je Suis.

Hébreu: KI ANI-HU = Grec: hOTI EGW EIMI

Sous le grec il convient d'entrevoir l'hébreu Ki Ani Hu qui signifie littéralement “ que Moi [c’est]  Lui” = “Je suis celui qui” .

David
L’expression  était dans les paroles de David parlant de lui-même, au moment où il s’accusait devant Dieu: וַאֲנִי־הוּא אֲשֶׁר־חָטָאתִי ָ / καὶ ἐγώ εἰμι ὁ ἁμαρτών«et c'est moi qui ai péché» par contraste avec le peuple qui n'était pas responsable 1Ch 21:17. C'est sa personne, consciente de sa faute, qu'il mettait en accusation.

Les Cohanim
Il semble que Ani Hu ait été une invocation prononcée par les prêtres le jour d'Hoshana Raba, le dernier de la fête de Soukkôt.  Elle était tirée de la longue adresse de Moïse en Dt 32:39 où il laissait Dieu parler de lui-même:
רְאוּ עַתָּה כִּי אֲנִי אֲנִי הוּא
ἴδετε ἴδετε ὅτι ἐγώ εἰμι καὶ οὐκ ἔστιν θεὸς
 Voyez maintenant que Moi, Moi Lui et aucun dieu debout devant moi.
Lorsqu'ils prononçaient ces mots , les prêtres s'élevaient  à la dignité des fils de Dieu. Le peuple répondait à l'invocation par Hoshana,  Donne nous le salut!
C'est en s'adressant à des grands-prêtres , nombreux dans le Sanhédrin, que Jésus  disait: «Vous vous dites que Ani Hu», soit: N'êtes-vous pas vous-mêmes des  fils de Dieu lorsque vous l'acclamez par cette adresse Ani Hu?

Isaïe
L'expression fut reprise six fois par Isaïe,  alors que le Seigneur  s'adressait à Israël à la première personne dans les chants du Serviteur.
La conjonction ὅτι  est un «oui» dans la traduction d'André Chouraqui, qui ne la lit pas tant comme un élément de coordination entre les phrases, que comme un renforcement de l'affirmation qui suit.
En outre sa traduction marque bien le dédoublement inhérent à l'expression hébraïque (Moi,  pronom à la première personne, Lui, pronom 3ème personne) qu'on ne retrouve plus dans la traduction  " Egw Eimi" littéralement "Je suis".
Comme l'expression offre un parallèle avec   Ani YHWH, le pronom Hu est à considérer comme un substitut du tétragramme.

“Toi  tu es le Fils de Dieu?
“Vous vous dites que Ani Hu”.

Il y a différentes manières de saisir cette réponse.

Jésus se vivait-il comme prêtre?


71 - En quoi encore avons-nous besoin de témoins?  en effet nous avons entendu de sa bouche!
[et non: En quoi avons-nous encore besoin de témoignage?]
Les membres du Sanhédrin, ayant entendu une parole prononcée par  Jésus, devenaient eux-mêmes témoins pour engager un procès. Le choix du terme “témoins" dans le codex Bezae est approprié au contexte.
Car s’ils avaient considéré  en elle un “témoignage” au sens même où l’entendait la Torah, ils ne l’auraient pas mené devant Pilate.