21 - La main de celui qui me livre * sur la table.
[ avec moi sur la table]
La main de Judas était-elle
“avec” Jésus sur la table ?
N’était-elle pas plutôt,
“contre” lui ? La table
c’était aussi le comptoir des changeurs, la
banque. L’avertissement pouvait détenir
une allusion à la rançon que Judas allait toucher
pour son forfait auprès des autorités. Une
manière pour Jésus de
s’adresser à lui à mots couverts,
l’invitant une ultime fois - alors qu’il venait de
lui donner son Corps - à renoncer. Parole
succinte, voire obscure qui sans le dénoncer aux autres, le
mettait en garde.
L’ajout “avec
moi” , brisant cette possibilité de lecture,
orientait le récit en fonction des parallèles
synoptiques selon lesquels Jésus aurait, devant tous,
désigné le traître
à son geste: “Celui qui plonge la main avec moi dans le plat, c’est lui qui va me livrer”.
Prêter à Jésus cette
dénonciation ne satisfaisait pas Matthieu qui rajouta cette
parole de Judas: “est-ce moi Rabbi? - il lui dit: tu l’as dit.” Judas
s’était ainsi dénoncé
lui-même. Pour sa part
l’évangéliste Jean se
contentait d’une parole
échangée avec le disciple bien-aimé,
suite à la question de Pierre. (Mt 26:23; Mc14:20, Jn13:26)
22
- Le Fils de l'humain, selon ce qu’il
s’est fixé, marche. Seulement oï
à *[l’humain] celui par qui il est
livré!
to hôrismenon: littéralement: ce qui est placé sur l’horizon. est un participe parfait à la voix moyenne, (et non passive
puisqu'aucun agent n’est indiqué);
c'était ce que le Fils de l’homme
s’était fixé à
lui-même, en fidélité à
ce qu’il avait exposé en 13:33 et
à l’engagement pris lors des annonces de sa
Passion.
23- Qui donc pourrait être*[d’entre eux] celui sur le point de commettre cela ?
Les Apôtres n’imaginaient guère
qu’un des leurs s’apprêtait à
trahir et leur interrogation portait sur quelqu’un
d’extérieur à leur groupe;
l’insertion “d’entre eux” vient
d’une harmonisation avec les parallèles
synoptiques qui présentent un dialogue étrange
où chaque disciple, semblant ignorer ses propres
intentions, aurait demandé à Jésus
“serait-ce-moi seigneur?” Jésus aurait
répondu en condamnant le traître, sans
appel: “Il eût mieux valut pour cet humain ne pas naître”(Mc 14:21, Mt 26:24). Mais c'était là une dramatisation de l’avertissement lu en Luc “oi! à celui par qui il est livré” .
24
- Or advint aussi une rivalité parmi eux
à savoir : Qui pourrait être plus grand ?
[et non: une rivalité entre eux à savoir le quel d’ eux pense être plus grand?]
Plus grand : ce comparatif attribut est à entendre soit plus
grand que les autres, soit le plus grand de tous.
L’interrogation des Apôtres venait
d’une rivalité liée
à l’annonce faite par
Jésus. Après s’être
demandés qui pouvait envisager de trahir, ils se
seraient sondés les uns les autres pour savoir si
l’un d’entre eux, s’estimant
supérieur, pensait dominer sur les autres. L’un
d’eux, Jude avait pour frère Jacques,
vraisemblablement présent ce soir là ; aussi “qui pourrait être plus grand” comme en 9:28 pouvait exprimer la rivalité des Douze à son égard.
26
- Le plus grand parmi vous qu’il deviennne comme * plus
jeune, et le gouvernant comme le serviteur, plutôt que comme
l’attablé. - 27 - Car moi au milieu de vous je
suis venu non comme l’attablé mais comme celui qui
sert. Aussi vous, croissez dans mon service comme celui qui sert, 28 -
les persévérants avec moi dans mes
épreuves.
[le plus grand parmi vous qu’il devienne comme le plus jeune,
et le gouvernant comme le serviteur. 27 - Lequel en effet est plus
grand: celui qui est attablé ou celui qui sert?
N’est-ce pas l’attablé? Or moi
au milieu de vous je suis comme celui qui sert. Vous alors, 28 Les
perévérants avec moi dans mes
épreuves... ].
Jésus présentait sa venue (son
ministère tout entier) comme un service (diakonie), non
d’esclave mais de personne libre. Il invitait ses
Apôtres à partager ce ministère de la
même manière que lui, en assumant le service.
Mais, selon le codex Bezæ il
n’établissait pas une comparaison avec
l’ attitude de serviteur qu’il aurait pu lui,
avoir, ce jour là, au cours du repas. La refonte du v.27 “moi au milieu de vous je suis comme celui qui sert”,
est influencée de
l’évangéliste Jean (Jn13,4-14) qui
présentait Jésus lavant les pieds des disciples.
Ces paroles valorisant la diakonie étaient aussi dites en
direction de Judas qui exerçait l’intendance, la
diakonie du groupe (Ac 1:17)
29- le Père [de moi].
Absence du possessif devant le nom Père, cf 9,26.
30 - Et que vous vous asseyiez sur douze trônes.
[Et vous siègerez sur des trônes]
La phrase avec le subjonctif exprimait le souhait de Jésus
pour ses apôtres plutôt qu' une promesse
formelle . La précision chiffrée,
“douze trônes”, qui
est aussi en Mt 19,28, a pu inciter Pierre à
décider le remplacement de Judas.
32 - Or toi, retournes-toi! et affermis tes frères!
[ T’étant retourné, affermis tes frères]
Les verbes sont à l’impératif
aoriste, pour un commandement qui n'était pas à
vivre plus tard, une fois retourné, mais
dès ce moment là.
34
- A toi je dis: Pierre! Ne chantera pas
aujourd’hui le coq, jusqu’à ce que trois
fois, moi, tu aies nié me connaître.
[À toi, je dis, Pierre, ne chantera pas
aujourd’hui le coq jusqu’à trois fois,
moi, tu aies nié connaître.]
Pierre! un vocatif qui résonnait en
dénonçant le coeur de pierre. Quand
Jésus donna-t-il ce surnom à Simon?
Toujours est-il qu’en cette occasion il prenait un relief
particulier...
Le chant du coq n’allait pas s’entendre avant le
troisième reniement de Pierre,
c’est-à-dire vers cinq heures du matin. La
disparition de ce que permettait de rattacher les trois fois,
soit au chant du coq, soit au reniement de Pierre. Cette
hésitation a reçu un développement un
peu confus en Marc167 où Pierre aurait entendu le coq
chanter deux fois avant de prendre conscience qu’il
était en train de renier. Mais la prédiction du
chant du coq ne trouve de sens réel qu’en Luc.
L’entendant, Pierre n’aurait pas
dû se contenter de se souvenir de la parole dite mais, au
regard de Jésus plongeant en lui, il aurait dû se
retourner, se convertir, et au lieu de fuir et larmoyer, revenir sur
son reniement. Il n’en fut rien, et c’est
là essentiellement que fut la faiblesse de Pierre. Un
aspect occulté dans les parallèles.
36 - Celui qui a une bourse, il l’emportera.
[et non: Celui qui a une bourse qu’il emporte!]
Le verbe est au futur car Jésus n’avait pas
donné ordre aux disciples de se munir d’une bourse
ou d’une épée, mais par une phrase
quelque peu énigmatique il avait annoncé la
situation qui se préparait et le contexte de violence dans
lequel cela allait se jouer. La phrase a été
reformulée à
l’impératif à la
manière dont les apôtres l’avaient
comprise.
37 - Même avec les sans loi il a été compté.
[et non: avec des sans loi]
Jésus actualisait le v.12 du chapitre 53 d'Isaïe, que la Septante avait ainsi rendu: “et parmi les sans loi, il a été compté”.
Il n’acceptait pas seulement d’être
compté au nombre des pécheurs, mais
“avec” eux.
Dans le
codex Bezæ, l’article défini
étend cette présence de Jésus, non
plus à quelques pécheurs, mais à
l’ensemble des humains pécheurs.
41 - Lui alors s'éloigna d'eux.
[et non: s’arracha ]
S’arracher insiste sur la force des sentiments
éprouvés devant l’imminence de la
Passion.
42
- Père non point ma volonté, mais la tienne
qu’elle advienne: si Tu veux, emporte cette coupe loin de moi!
Jésus était tourné vers le
Père, car les répercussions de sa Passion sur Lui
étaient infinies. Le Père souhaitait-il immoler
le Fils? Cette prière dit clairement: non! Ce
n’est point parce que Jésus
s’était engagé à ressusciter
(9:22;18:33; 24:46) que sa mise à mort par les
hommes relevait d’un dessein de Dieu sur lui. Pourtant cette
lecture des évènements entrevue par Pierre (Ac
2:23) fut conceptualisée par l’auteur de
l’épître aux Hébreux et
assumée par Paul; elle gagna la communauté des
croyants. Aussi la prière de Jésus au mont des
oliviers fut inversée comme elle l’avait
été dans les parallèles, valorisant la
subordination du Christ au Père:
“Père
si tu veux emporte cette coupe loin de moi; seulement non pas ma
volonté, mais la tienne qu'elle advienne!”
43
- Or lui apparut un ange depuis le ciel, le fortifiant. 44 -
Et étant en lutte, il priait avec plus de vigueur; or sa
sueur devint comme des caillots de sang tombant sur la terre.
Ces deux versets lus, entre autres, dans le codex Bezæ sont
néanmoins absents des manuscrits auxquels se
réfère généralement le
texte consensuel. Celui-ci les a intégrés,
considérant qu’ils avaient
été supprimés du texte originel.
45 - Il vint sur les disciples;
[et non: vers ]
Venir sur, d’emploi moins fréquent que
venir vers, indique l’approche du lieu sur lequel on se
rend170 avec une idée de brusquerie et de
soudaineté conjuguées. Jésus
“tomba” sur ses disciples; la lune
s’étant couchée, il faisait
nuit noire . Et ceux qui en profitèrent pour venir
l’arrêter arrivèrent sur lui avec
soudaineté et non sans brutalité.
47 - L’appelé Judas Iscarioth - un des Douze!
[Le dénommé Judas - un des Douze].
Judas qui fut “scarioth”, ou
l’économe du groupe, fut ensuite appelé
“iscarioth”, ou celui qui s’est
laissé acheter.
Car il leur avait donné ce signe: celui que j’embrasserai, c’est lui!
Une phrase présente dans plusieurs manuscrits et dans les
parallèles synoptiques. Il n’est pas certain que
tous ceux de la foule nombreuse aient su d'avance quelle
personne allait être arrêtée. Le baiser
servait alors à désigner l'inculpé.
"Il s'approcha pour l'embrasser": paraphrase de Gn 27:27 où Jacob embrassait son père aveugle en tentant de se faire passer pour Esaü. Les rappels de l'histoire de Jacob abondent dans les derniers chapitres.
51 -Etendant la main, il le toucha, et son organe auditif fut rétabli.
[Et lui touchant l’oreille, il le guérit]
Le disciple avait enlevé d’un coup
d’épée un morceau de
l’oreille droite; après avoir
été touché par Jésus,
l’organe de l’audition ne cessait pas de
fonctionner. L'oreille droite est celle de l'esclave qui, à
la gauche de son maître, est toujours prêt
à obtempérer sur un mot de ses lèvres.
53 - l’heure et pouvoir : l’obscurité
[L’heure et le pouvoir des ténèbres]
Trois nominatifs successifs. Au-delà du sens symbolique mis
en relief par ceux qui procédèrent à
une nouvelle formulation de la phrase l'heure et l'obscurité
correspondaient à une phase nocturne, les
autorités du Temple ayant attendu le coucher de la
lune pour arriver sur lui dans
l’obscurité. La première pleine-lune de
printemps, en l’année 30 à
Jérusalem s’était couchée
à 3h16’, trois heures avant le
début du crépuscule à 5h18’
annoncé par le chant du coq.
54 - Pierre le suivait...57 - Or il le renia.
[et non: Pierre suivait...57 - Or il renia]
C’était bien Jésus lui-même
que suivait Pierre, et c’est pourquoi il vint dans la
cour près du feu. Et c’est encore lui
que Pierre renia trois fois, en sa présence!
La disparition du pronom dans une grande partie des manuscrits est-elle
fortuite? Elle tend à rendre les choses plus vagues.
D’après les autres
évangélistes Jésus
n’était pas dans la cour avec Pierre
puisqu’il subissait alors un interrogatoire.
60 - Aussitôt, comme il parlait encore, chanta un coq
παραχρῆμα,aussitôt, l’adverbe accompagnant les signes de la
miséricorde divine qui s’était
manifestée, en tout premier lieu, par la bouche de Zacharie
lors de la circoncision de son fils. Le chant du coq avait donc
été donné à Pierre comme un
signe l’invitant à la conversion, non point plus
tard mais à l’instant même; or au lieu
de revenir sur son reniement que fit-il?
66 - Lorsqu’il fit jour...
A la pleine lune de printemps en l’année 30, le
soleil se levait vers six heures à
Jérusalem. A la première heure du jour,
était offert au temple le premier sacrifice,
et les juges y débutaient leur réunion
quotidienne (Traité Sanhédrin, I,4,6).
67 - Toi, es-tu le Christ ?
[si toi tu es le Christ, dis le nous!]
Il s’agissait d’une question, comme en Mc 14,61,
non d’une adjuration comme en Mt 26,63, ni d’un
ordre qui lui aurait été intimé de
dire son identité, comme cela a été
rendu dans les autres manuscrits de Luc. Selon le livre du
Lévitique (21:10), le “Christ”
c’était le grand-prêtre oint de
l’onction.
68 -Si je vous interrogeais, vous ne me répondriez pas ni ne me relâcheriez.
Cette leçon longue présente dans la
majorité des manuscrits n’a pas
été retenue de
l’édition standard (NA27) mais du Textus Receptus
de Wescott & Hort. La double négation ou
mê détient une nuance d’ironie.
70 a- Mais tous dirent: “Toi * tu es le Fils de Dieu?
[Toi donc tu es...]
Fils de Dieu est apparenté à l'un des titres impériaux.
Auguste ayant été divinisé,
à sa mort son fils adoptif fut salué
“Tiberius Caesar Divi Augusti Filius Augustus, Pontifex
Maximus” (Tibère César, Auguste Fils du
Divin Auguste, Grand Pontife); ainsi revêtu de
l’autorité de son père
divinisé, Tibère exerçait comme
Empereur et comme Grand-Prêtre.
A travers ce titre Fils de Dieu, les membres du Sanhédrin auraient
demandé à Jésus s’il
prétendait exercer ce pouvoir suprême, tant
politique que religieux. Leur question était une
réplique à la parole que venait de prononcer
Jésus. Mais n'y avait-il pas malentendu?
Jésus ne parlait pas de lui-même comme
fils de Dieu mais comme “Fils de
l’homme”, affirmant qu’en lui,
désormais l’humanité
siègerait à la droite de Dieu.
“Désormais le Fils de l'homme siègera à la droite de la puissance de Dieu"
S'il y eut méprise de leur part, celle-ci fut
masquée par l’ajout d’un
“donc” qui inscrivait une
continuité entre la parole de Jésus et la leur.
70b- Lui leur dit: “Vous vous dites que je suis”
Les traductions rajoutent un complément: Vous vous dites que je le suis :
Selon cette lecture , la plus courante, Jésus laissait ses
interlocuteurs juges de leurs paroles , leur laissant le soin de l'identifier.
Mais
comment de cette “demi-réponse”, le
Sanhédrin tirait-il argument pour mener Jésus
devant l’autorité romaine?
Ce dialogue n'était guère différent, à première vue, de l'interrogatoire devant
Pilate:
- Es tu le Roi des Juifs?
- Su legeis: toi tu dis = c’est toi qui le dis, tu es responsable de tes propos.
Dans sa réponse au Sanhédrin " c'est vous qui le dites", ou bien "vous savez ce que vous dites"
Jésus laissait à ses interlocuteurs la responsabilité de leurs propos. Toutefois Ὑμεῖς λέγετε aurait suffit; pourquoi ajouter ὅτι ἐγώ εἰμι ? En cet instant ultime, alors que Pierre venait de le renier par ces mots,“ je n'en suis pas,” Jésus semblait se renier lui-même en laisssant aux grands-prêtres la responsabilité
de leurs paroles.
Mais la réponse de Jésus peut se comprendre d'une autre manière. La conjonction
ὅτι signiant "que" ou “parce que" autorise les deux lectures suivantes:
Vous vous le dites parce que Je Suis
ou encore:
Vous vous dites que je Suis.