UN  CONTRESENS MILLÉNAIRE  DANS LE  PROLOGUE  DE  LUC  


«Moi-même qui , depuis l'origine, ai  tout accompagné de près » Luc 1:3

C'est bien ainsi que l'auteur du troisième évangile se présentait dans la préface de son oeuvre: il avait participé aux évènements relatés.
Cependant les traductions courantes donnent à penser le contraire:
Elles laissent entendre qu'il avait procédé à une enquête pour n'avoir ni connu ni suivi Jésus. Aussi l'ensemble de la critique littéraire, à de rares exceptions près, voit en Luc un littérateur helléniste soucieux de replacer la vie de Jésus dans son cadre hébraïque originel tout en l'agrémentant de repères issus de l'histoire Romaine.

Or Luc avait emprunté une expression typique de Démosthène qui ne peut être comprise sans référence directe à cet auteur.

I - DÉMOSTHÈNE

Luc avait en effet repris une expression personnelle et bien connue de l'orateur qu'était Démosthène; en prenant le contrepied du parti au pouvoir qui défendait la paix à tout prix, il exhortait ses compatriotes à lutter contre les volontés hégémoniques de Philippe II de Macédoine:
”Pour engager une guerre le plus adéquatement possible, il ne faut pas accompagner le cours des évènements mais les devancer.” Discours de Démosthène 4:39.

En d'autres mots Démosthène conseillait de prendre les devants sur les manoeuvres de l'ennemi pour ne pas en être le spectateur et la victime. ἀκολούτειν πράγμασιν = accompagner le cours des évènements est une expression littéraire qu'il a utilisée à plusieurs autres reprises, non plus comme un conseil donné à autrui mais pour parler de lui-même; le verbe est alors au parfait, renforcé du préfixe παρα:
«Celui qui depuis le commencement accompagna les  évènements attentivement»
[παρηκολουθεκότα τοῖς πράγμασιν ἐξ ἀρχῆς = Discours18:172]
Parlant de lui à la troisième personne il insistait sur son expérience personnelle. Il se trouvait à chaque fois sur la brèche, prêt à contrer les mouvements de l'adversaire.
L'expression revient à diverses reprises dans ses discours et sa correspondance [1].
Elle y est à chaque fois au parfait que l' Anglais nomme "Experiential perfect", indiquant un état actuel résultant de l'expérience passée. "Ce parfait indique une situation donnée qui s'est produite une fois au moins et durant un certain temps dans le passé et conduisant au présent actuel.Il faut que ce parfait remonte suffisamment loin dans le temps pour intégrer ce qui est de l'ordre de l'expérience.”[2 ]

"celui qui n'a pas vraiment accompagné de près le déroulement de mes activités...". En se plaignant par ces mots, Démosthène parlait de l'expérience de toute sa vie.
 Or ce n'est pas une autre expression, c'est bien la même qui se retrouve sous la plume de l'évangéliste Luc.



II - LE PROLOGUE DE  LUC 1:3


"J'ai décidé moi-même qui , depuis  l'origine, ai tout accompagné de près".

ἔδοξε κἀμοὶ παρηκολουθηκότι ἄνωθεν πᾶσιν
 Il ne faut pas manquer de voir que le pronom tout,  représente les πραγμάτων du v.1, ces évènements que l'auteur du Troisième Évangile affirmait s'être pleinement réalisés parmi "nous". Il parlait de son expérience propre, expérience longue remontant loin. Avec l'adverbe ἄνωθεν , contrastant avec ἐξ ἀρχῆς qui marquait le commencement du ministère du Christ, il remontait au tout début, dès la naissance de Jean et de Jésus.
ἔδοξε κἀμοὶ , “il m'a semblé bon” est une expression idiomatique toute diplomatique mais empreinte d'autorité et qui pourrait se traduire tout aussi bien par : "j'ai décidé que".
Quelle décision avait-il prise? Celle d'écrire à l'intention de Théophile. Il allait donc plus loin que ceux qui avaient agencé un récit oral à partir de la déposition des témoins.
Il avait entendu les récit transmis par ceux qu'il appelait les αὐτόπται , les Apôtres, les disciples et les familiers de Jésus qui avaient vu par eux mêmes et qu'il considérait à présent comme des ὑπηρέται ou des gardiens de la Parole veillant sur elle.
Il n'était pas soumis à une autorité de tutelle puisque sa décision d'écrire venait de son initiative personnelle.


III - ÉPÎTRES DE PAUL A TIMOTHÉE

L'expression apparaît deux fois sous la plume de Paul et elle a été gardée au parfait dans certains manuscrits:

1 Timothée 4:6
« Expose cela aux frères, et tu seras un bon serviteur de Jésus-Christ, nourri des paroles de la foi et du bel enseignement que tu as accompagné de près
2 Timothée 3:10
«Mais toi, tu as pu m'accompagner de près dans mon enseignement, ma conduite, mes projets, ma foi, ma patience, mon amour, mon endurance.»

Timothée avait partagé le ministère de Paul. Il avait été à la fois un disciple , mais aussi un précieux compagnon de voyage qui l'épaulait dans son ministère. Il n'avait pas suivi un enseignement théorique dans une école biblique, mais il avait été à l'école de Paul sur le terrain et l'avait accompagné en Macédoine. Lui et Paul avaient évangélisé côte à côte.
Le sens du verbe παρακολουθέω est clair et nullement ambigu.

IV - FLAVIUS JOSÈPHE

Luc n'avait pas été le seul à empruner son expression à Démosthène. Flavius Josèphe en avait même très heureusement explicité le sens ; pour cela il lui avait opposé la démarche inverse celle qui conduit à "s'informer" :
Quiconque s'engage à transmettre le récit d' actions véritables se doit avant tout de les connaître exactement lui-même, soit pour avoir accompagné lui-même les événements, soit pour s'être informé auprès de ceux qui savent (3)
À partir de sa propre  expérience, Josèphe considérait les deux manières  d'écrire l'Histoire : celle de l'historiographe qui accompagne les évènements eux-mêmes, et celle de l'historien qui s'informe des évènements du passé.
- Engagé personnellement dans la guerre contre les  Romains il put en faire le récit pour en avoir vécu  toutes les péripéties [παρηκολουθηκότα τοῖς γεγόνοσιν]. Il en fut en quelque sorte l'historiographe.
- Par contre il fut historien de son peuple en écrivant les  Antiquités Juives: travaillant à partir des écrits  bibliques et du témoignage d'autrui il sut découvrir  l'information là où elle se trouvait [παρὰ τῶν εἰδότων πυντανομένων].

Mais voici plutôt le passage tout entier où se développe sa pensée :
«Certains personnages méprisables ont essayé d'attaquer mon histoire (la Guerre des Juifs), y voyant l'occasion d'un exercice d'accusation paradoxale et de calomnie comme on en propose aux jeunes gens dans l'école; ils devraient pourtant savoir que si l'on promet de transmettre à d'autres un récit véridique des faits, il faut d'abord en avoir soi-même une connaissance exacte, pour avoir accompagné de près les évènements par soi-même ou en se renseignant auprès de ceux qui les savent. C'est ce que je crois avoir très bien fait pour mes deux ouvrages. L'Archéologie (les Antiquités) comme je l'ai dit est traduite des livres saints, car je tiens le sacerdoce de ma naissance et je suis initié à la philosophie de ces Livres. Quant à l'Histoire de la Guerre, je l'ai écrite après avoir été acteur dans bien des évènements, témoin dans un grand nombre, bref, sans avoir ignoré rien de ce qui s'y est dit ou fait. Comment alors ne point trouver hardis ceux qui tentent de contester ma véracité? Si même ils prétendent avoir lu les mémoires des empereurs, ils n'ont pas du moins, assisté à ce qui se passait dans notre camp à nous, leurs ennemis».
 Contre Apion I, v.53-56 dans la traduction de Théodore Reinach.


REFAIRE L'HISTOIRE ?

L' expression au parfait παρηκολουθηκότι πράγμασιν relève du Grec classique; Luc n'a pu l'utiliser en parlant de lui-même pour lui faire dire l'exact contraire de ce qu'elle signifiait dans la langue de Démosthène. Les exemples scripturaires éclairent son intention: en disant que depuis l'origine, il avait attentivement accompagné les évènements, il faisait part d'un fait d'expérience, signifiant clairement qu'il avait été un témoin attentif de la vie de Jésus depuis les origines. Si, à son endroit, il n'a pas fait usage du terme "témoin" qui relevait de la jurisprudence, il n'en a pas moins utilisé deux fois dans la phrase de son prologue le pronom “nous” , s'incluant tout autant que ceux qui avaient laissé leurs dépositions.

Le contresens auquel παρηκολουθηκότι a donné lieu dans le prologue de Luc remonte au moins aussi loin que les premières traductions latines avec adsecuto , car la racine sequor, ne signifie pas “accompagner”, mais “suivre” , et le préfixe "ad”, n'apporte pas une notion de proximité mais infléchit l'emploi du verbe vers un sens figuré: atteindre, obtenir, comprendre; cette traduction ménageait une forme d'ambivalence qui se retrouve avec asequi dans la notice biographique du Canon de Muratori, écrite en Latin vers la fin du second siècle; elle y côtoie l'affirmation que l'évangéliste n'avait pas connu Jésus dans la chair même si, paradoxalement, il avait suivi depuis la nativité de Jean [4].

Un pli était pris qu'il devenait, dès lors, impossible de défroisser et qui créait un conditionnement dans la compréhension de l'oeuvre. L'éxégèse, dès le début du siècle dernier , n'a pas manqué de faire un rapprochement avec Démosthène et Flavius Josèphe mais pour refuser le contenu sémantique du verbe, comme si Luc avait écrit ceci pour dire cela [5]; mais s'agissant de lui-même, il serait incompréhensible qu'il se soit exprimé aussi maladroitement, alors que partout ailleurs son écriture est précise et intentionnelle.


Tout en parlant en “Je” et en “Nous”, l'auteur du Troisième Évangile était resté au second plan pour ne pas faire d'ombre au message qu'il transmettait. Le "nous" réapparaît dans les Actes au sein de la communauté d'Antioche; aussi très vite fut donnée une origine Antiochienne à son auteur, d'autant que sa pratique de la langue grecque semblait empêcher de le prendre pour un Juif. D'autres comme Paul qui occupèrent le premier plan y ont été maintenus par l'Histoire. Mais cela n'a pas été sans conséquences sur la connaissance des faits dans leur authenticité.

Identité de l'auteur du Troisième Évangile


S. Chabert d'Hyères

© Copyright 2005



Notes

[1] - Exemples chez Demosthène: