Epître de Jacques

Chapitre II

1a - Mes frères ne mêlez pas à des considérations de personnes votre foi
Jésus était connu auprès des Pharisiens pour quelqu'un que n'arrêtaient pas les apparences (Lc 20:21). L'ensemble de son enseignement questionnait les attitudes fondées sur les préjugés. Prenant d'autres termes et d'autres images, l'auteur de l'épître développait cette thématique.

1b - en notre Seigneur Jésus Christ de la gloire

La gloire est un attribut divin; le “Dieu de gloire” était invoqué par Étienne , (Ac 7,2).
Le pronom “notre”, devant Seigneur, indique que l'hébreu sous-jacent est Adon et non le tétragramme YHWH .
“Christ”, sans article venant après Jésus n'est pas une qualité ou un titre. C'est un nom comme dans les nombreuses
occurrences des Actes.
Il faudrait donc entendre: en notre seigneur de la gloire,  Jésus -Christ .

2 Car si entre dans votre synagogue un homme bagué  d'or
“Synagogue” soit l'assemblée elle-même, soit son lieu de réunion; le terme, fréquent dans l'évangile de Luc et les Actes a été évité par Paul. L'homme aux doigts bagués d'or et au vêtement honorifique évoque la parabole de l'enfant prodigue auquel son père fait remettre la plus belle robe et un anneau.
L'auteur de l'épître qui était en position d'autorité devait susciter déférence et respect de la part de ses "frères”; à travers sa parabole, et même s'il ne portait pas d'anneau d'or, il pouvait se sentir concerné lui-même par les propos qu'il tenait; il mettait en garde de lui accorder une trop grande considération, au lieu de se préoccuper de personnes moins accréditées.

2b - dans un vêtement resplendissant et qu'entre aussi un pauvre en vêtement pouilleux : Hérode avait enveloppé Jésus d'un manteau resplendissant (λαμπρᾷ Lc 23,11), et c'est ainsi qu'il apparut dans une vision au centurion Corneille (Ac10:30). Mais ce qualificatif n'est pas rare; il décrit souvent la toge qui apparaît d'un blanc resplendissant.

3 et que vous prêtiez attention à celui qui porte le vêtement splendide et lui disiez: Assieds-toi ici avec munificence et qu'au pauvre vous disiez tiens-toi ici ou assieds-toi sous mon marche-pied,
Dans le psaume 110 ce sont les ennemis du Messie qui sont placés en marchepied de son trône. L'opposition du pauvre au riche du faible au puissant était au coeur de certaines paraboles de Jésus et propres à Luc, comme Lazare et le riche (Lc 16:19-31) , le bon Samaritain (Lc 10:30-37), le gérant malhonnête (Lc 16: 1-8).

4 ne faites-vous pas de discrimination en vous mêmes jusqu'à  devenir  des juges aux récriminations mauvaises?
Jésus était attentif à interroger ceux qui poursuivaient des réflexions en eux-mêmes (διαλογισμῶν) et récriminaient contre lui (Lc 6:8). Il recommandait de ne pas juger , seule manière de ne pas être jugé soi-même (Luc 6:37). Le thème revient comme une vive recommandation en Jc 5:9

5a - Ecoutez mes frères bien-aimés, est-ce que Dieu n'a pas fait choix des pauvres quant au monde, riches quant à la foi et héritiers de la royauté qu'il a promise à ceux qui l'aiment?
Cette interrogation de Jacques permet de saisir dans son intégralité la première béatitude :
«Heureux les pauvres car vôtre est la Royauté de Dieu» (Luc 6:22).
Le choix du pronom "vôtre" est signifiant: il manifeste que la Royauté de Dieu se rend proche; c'est elle qui vient au pauvre; elle fait choix de lui, attirée par son dépouillement; dépouillée d'elle-même, la Royauté de Dieu se fait “vôtre”, en ce sens qu'elle s'unit à la créature. Il n'y a pas possession, mais accueil réciproque de l'autre, dès ce monde. Dans l'évangile de Luc la Royauté de Dieu est un substitut de l'Esprit Saint.
Il convient de noter l' écart d'avec la première béatitude énoncée en Matthieu :
«Heureux les pauvres en esprit car le royaume des Cieux est à eux» Mt 5:3.
La récompense promise en Matthieu concerne le monde futur et ne considère pas le dépouillement de l'avoir.


6a - Vous, par contre vous estimez le pauvre indigne;
ἀτιμάω signifie priver de valeur; la valeur du pauvre n'étant pas reconnue, il s'en voit privé, et avec elle du respect qui lui est dû.

6b - Les riches ne vous oppressent-ils pas, vous faisant comparaître devant les tribunaux?
Après avoir fait l'apologie du pauvre aimé de Dieu, l'auteur mettait en relief l'attitude oppressive des riches par rapport aux frères de la communauté. L'invective rappelle Luc 12: 58-59 où Jésus mettait en garde contre ceux qui intentaient des procès, sachant la vénalité des juges. Mieux valait s'extirper à temps de leurs griffes que d'être mené en prison car on ne s'en sortait pas sans avoir versé jusqu'à la dernière pièce de monnaie (romaine) en sa possession.
Soulignons que dans son parallèle, Matthieu y voyait une mise en demeure de s'accorder avec son “adversaire” pour des raisons morales (Mt 5:25-26); il semble qu'il ait interprété de manière moraliste ou spiritualisante des propos qui, répercutés par Luc et appuyés par Jacques, étaient plutôt “réalistes”.

7 - Ne blasphèment-ils pas le beau nom qui a été invoqué sur vous?
Une phrase comprise de différentes manières par les commentateurs:
Le beau nom: 

La même expression est en Ac 15:17 dans le discours de Jacques  qui citait le prophète Amos 9:12:
"le reste des humains cherchera le Seigneur ainsi que tous les Païens sur lesquels mon Nom est invoqué".
Le Nom, dans ce verset , est celui du Seigneur Dieu. “Invoquer le Nom sur” est une expression biblique qui se rencontre en 1R 8:43, 2 Chr 6:33,7:14, Jr 7:11 etc. Invoquer le nom sur l'assemblée des fidèles était une préoccupation des prêtres qui élevaient les mains pour les bénir.
Or Jacques 2: 7 et Actes 15:17 sont les deux seules occurrences des écrits Néo-Testamentaires à comporter la formulation "invoquer le nom sur”.
De fait il est exclu que l'expression employée ici soit une allusion au nom de Chrétiens donné aux fidèles à Antioche (Ac 11:26), et bien que ce soit la lecture généralement faite par les commentateurs qui s'appuient sur des exemples où la préposition “sur” fait défaut.

“Invoquer le nom du Seigneur” sans la préposition "sur" est un leitmotiv des épîtres et des Actes des Apôtres; les disciples étaient  invités à prier, appeler, invoquer le nom du Seigneur Jésus; le point de vue était alors celui du fidèle ou de l'Apôtre qui appellait à le faire , mais non celui du prêtre.
Dans la mesure où Jacques était un prêtre de la lignée d'Aaron, il  lui revenait de bénir les fidèles et cette attention bienveillante rejaillissait naturellement dans ses propos. Continuait-il à bénir les fidèles au temple?
Bénissant les disciples de Jésus, le faisait-il au nom du Seigneur Jésus Christ?
La question est brûlante. L'épître écrite très tôt , peut-être au milieu des années 30 n'avait pas encore une réflexion théologique tandis que le glissement du nom de Jésus vers le Nom se faisait progressivement.

8 - Certes si vous accomplissez la loi royale selon l'écriture: tu aimeras ton prochain comme toi-même, vous faites bien.
"Bien faire” c'est mettre la parole en pratique, une préoccupation énoncée au chapitre précédent (1:22).

9 Si au contraire vous prenez l'apparence, vous commettez un péché, condamnés par la loi comme transgresseurs.
Prendre l'apparence: un hapax formé sur l'expression de Luc 20:21: Jésus était connu pour ne pas juger d'après les apparences ou la condition des personnes . Le verset est un parallèle de Dt 1:17 :
 Vous n'aurez point égard à l'apparence des personnes dans vos jugements; vous écouterez le petit comme le grand; vous ne craindrez aucun homme, car c'est Dieu qui rend la justice. Et lorsque vous trouverez une cause trop difficile, vous la porterez devant moi, pour que je l'entende.” Le verset est à lire en continuité avec le v 6. Là où Jésus prévenait ses disciples contre les richesses - le pouvoir et l'hypocrysie qu'elles soutendent, Jacques l'appuyait avec force.
Ne pas l'observer, c'était transgresser la Torah.

10 Car celui qui observe la loi entièrement et trébuche en une chose, se trouve asservi à tout.
Cette affirmation se réfère à Dt 27:26 selon la LXX qui  englobe “toutes les paroles de la Loi” là où l'hébreu n'a que “les paroles de la Torah”:
«Maudit soit celui qui n'accomplit point toutes les paroles de cette loi, et qui ne les met point en pratique! -Et tout le peuple dira: Amen!»

11 Car celui qui a dit tu ne commettras pas l'adultère a dit aussi; tu ne commettras pas de meurtre, et si tu ne commets pas l'adultère mais un meurtre, tu deviens transgresseur de la loi.
Transgresseur de la loi se retrouve en Luc 6:5D .
Paul a récapitulé les versets 9 et 11 dans sa lettre aux Romains :
«En effet, des commandements comme: Tu ne commettras pas d'adultère, tu ne commettras pas de meurtre, tu ne voleras pas, tu ne convoiteras pas, et tous les autres, se trouvent récapitulés en cette seule parole: Aime ton prochain comme toi-même.»(Rm 13:9)
Chez l'un comme chez l'autre, l'interdit du meurtre est énoncé après l'interdit de l'adultère comme dans la LXX et comme dans les propos mêmes de Jésus répercutés en Luc 18:20 et Mc 10:19 (A) .

- En Ex 20:13 et Dt 5,17, selon, l'hébreu, l'interdit du meurtre est en première position et le manuscrit 4 Q 158 des manuscrits de la Mer Morte donne bien ce même ordre .
- Le codex Vaticanus (B) a reporté l'interdit du meurtre après l'adultère en Dt 5,17 ; après le vol en Ex 20:13.(B).
- Philon plaçait l'adultère en premier (Décalogue 51,121,168,170)
- Matthieu a restitué l'ordre initial du texte hébreu et les scribes l'ont ensuite répercuté dans l'évangile de Marc (B).

Soit Jésus innovait et les copistes de la LXX voulant donner un fondement à ce nouvel ordre ont retouché les manuscrits en ce sens.
Soit que l'odre adopté dans la LXX ait été bien connu , communément cité et adopté en Galilée au temps de Jésus.
Soit Jésus se référait à un texte hébreu perdu qui aurait servi à la traduction de la LXX. Cette solution est la plus obvie car un papyrus du décalogue en Hébreu, appartenant à la coll. Nash , étudié par Burkitt et remontant au second siècle donne ce même ordre (v 18).


12 Parlez et agissez comme devant être jugés par une loi de liberté.
Un verset qui a fait douter que la lettre ait été écrite par Jacques le frère du Seigneur, tant ses accents son Pauliniens. ἐλευθερία la liberté n'est pas dans les évangiles.
Cependant les parallèles avec les propos mêmes de Jésus ne manquent pas:
“Donnez et il vous sera donné.  Une bonne mesure, tassée,  secouée, débordante, on donnera dans votre sein. En effet à la mesure dont vous mesurez, il vous sera mesuré en échange Luc 6:38 .
Ou encore ce verset gardé en Luc par le codex Bezæ
«le même jour, regardant  quelqu'un travaillant le sabbat, il lui dit: " humain, si vraiment tu sais ce que tu fais, tu es heureux. Par contre si tu ne le sais pas, maudit et transgresseur tu es, de la loi ! » Luc 6:5D.
Chacun est responsable de ses actes devant la Torah.

13 En effet le jugement est sans miséricorde pour qui ne fait pas miséricorde; la miséricorde se glorifie aux dépends du jugement.
"Soyez miséricordieux comme votre père est miséricordieux"Luc 6:36
Ce verset semble développer ou renchérir sur le précédent ; il place en équilibre la miséricorde par rapport au jugement . Il n'y a pas suppression de l'une au profit de l'autre.
La première phrase trouve un écho en Mt 18:33

14 - A quoi sert-il mes frères, que quelqu'un dise avoir la foi, mais qu'il n'ait pas les oeuvres ? La foi pourrait-elle le sauver ?.
Reprise d'un thème abordé déjà au ch 1 sous l'angle de la mise en pratique de la parole comparée à un homme se contemplant dans un miroir et s'abusant lui-même. Elle fait l'objet de recommandations dans les versets suivants, puis d'exemples communs à l'épître au Hébreux.

15 Si un frère ou une soeur sont nus et manquent de nourriture quotidienne,
16 et que l'un de vous leur dise : "Allez en paix ! Réchauffez-vous, rassasiez-vous"! sans leur donner le nécessaire pour le corps, à quoi cela servirait-il?

Le partage des biens permettant à chacun de recevoir selon ses besoins habitait les premiers chapitres des Actes des Apôtres, quand les membres de la communauté mettaient tout en commun et que nul n'était dans le besoin. Étaient concernés hommes et femmes , donnant ou recevant. Jacques spécifiait bien un frère ou une soeur; de fait sa lettre correspondait à la sociologie des toutes premières communautés décrites en Actes des chapitres 1 à 6.

17 Ainsi la foi elle-ême, si elle n'a pas les oeuvres est morte d'elle-même.
18 Mais quelqu'un dira : "Tu as la foi, et moi j'ai les oeuvres", montre-moi ta foi sans les oeuvres, et moi, je te montrerai ma foi à partir de mes oeuvres.
Développement de Luc 6:46 :
“Pourquoi me dites vous Seigneur, Seigneur et ne faites-vous pa ce que je dis?”

19 Tu crois que Dieu est un ? Tu fais bien ! Les démons eux aussi croient et tremblent !
Les démons sont par essence contre l'unité divine.
A différentes reprises les démons confessaient que Jésus était le Saint , le Fils de Dieu (Luc 4: 34 et 41).

20 Veux-tu savoir, homme vain, que la foi sans les oeuvres est une friche?
ἀργή est une contraction de ἀ-εργή, san oeuvre, paresseux, oisif. Si la foi constitue le potentiel, les oeuvres sont sa mise en application.
Après avoir commenté l'écoute de la parole sans les oeuvres au chapitre premier, Jacques insistait : la foi est illusion si elle est sans applications pratiques.

21 Abraham, notre père, n'a-t-il pas été justifié à partir des oeuvres, en faisant monter Isaac, son fils, sur l'autel ?
22 - Tu vois que la foi agissait à travers ses oeuvres, et que à travers les oeuvres la foi s'épanouissait.
23 - Ainsi s'accomplissait l'écriture qui dit : "Abraham a cru en Dieu et cela lui fut compté comme justice, et il a été appelé ami de Dieu ".
24 Vous voyez qu'un homme est justifié à travers les oeuvres, et pas seulement par la foi.

Abraham était le premier exemple pris par l'auteur pour montrer que la foi s'exprime à travers les oeuvres , et que les oeuvres manifestent la vitalité de la foi.
- Pourquoi cet exemple précisément?
- Parce que le texte de la Génèse présentait Abraham comme celui qui avait mis la parole en pratique: "puisque tu as fait cette parole et que tu n' as pas épargné ton fils, ton unique, je te bénirai”Gn 22,16. Abraham était l'exemple, littérairement parlant , de celui qui mettait la parole en pratique; Jacques s'expliquait son attitude en y discernant la foi, ce qui lui permettait de lier la foi et les oeuvres. Abraham avait eu confiance en Dieu car quoi qu'il lui ait demandé il avait accepté de le faire.
Cependant le sacrifice d'Isaac ne saurait être assimilé aux oeuvres de charité tel que le fait de parer aux nécessités des plus pauvres exprimé plus haut (v15-16). Il fait appel à une dialectique d'un autre ordre qui s'insère mal dans le discours , à la différence de l'épître aux Hébreux où ce thème réapparaît:
- " Par la foi Abraham mis à l'épreuve a offert Isaac et il offrait son fils unique.”Hb11:17 .
Le raisonnement tenu par l'auteur de l'épître aux Hébreux s'intégrait bien à son long panégyrique sur la foi. En insistant sur sa mise à l'épreuve, il mettait en valeur la foi d'Abraham  qui avait cru sans faillir à la promesse divine d'une postérité immense. Autant il semble possible qu'il ait bénéficié de la réflexion de Jacques, autant il est peu vraisemblable que Jacques se soit inspiré de l'épître aux Hébreux pour tenter d' insérer de manière un peu gauche l'exemple d'Abraham.

25 Pareillement Rahab, la prostituée, n'a-t-elle pas été justifiée à partir des oeuvres?
Bien que trahissant les habitants de Jéricho, Rahab s'était trouvée justifiée auprès des Hébreux pour avoir protégé les émissaires de Josué. Ce qu'elle avait fait lui avait été compté comme justice.
L'auteur de l'épître aux Hébreux l'avait , elle aussi, intégrée comme exemple dans son discours:
"par la foi Rahab ne périt pas avec les rebelles ayant accueilli les espions dans la paix”.Hb11:31
Rahab devint prosélyte et Ezekiel, comme Jérémie, étaient connus pour être des descendants de Josué par son mariage avec Rahab (Talmud Meg. 14b; Midrash Sifre, Num. 78); cette tradition, inconnue de Matthieu - qui donnait à Rahab Salmon pour époux - était répandue par la Aggada. C'est à ce répertoire que l'auteur reprenait son personnage.
Pécheresse pardonnée par Josué Rahab annonçait Marie Madeleine pardonnée par Jésus qui lui dit "ta foi t'a sauvée, va en paix“.

26 Car tout comme le corps sans l'esprit est mort , la foi sans les oeuvres est morte.
Il vient assez naturellement à l'esprit de comparer les oeuvres au corps, et la foi à l'esprit. Si l'auteur a fait choix de l'inverse, comparant les oeuvres à l'esprit, et la foi au corps, c'est parce qu'il se focalisait sur la mort.
Il aurait suffit à Jacques de se focaliser sur le vivant pour que la comparaison reprenne l'ordre naturel:
Car tout comme le corps avec l'esprit est vivant , les oeuvres animées par la foi sont vie.