Epître de Jacques

Chapitre IV

Contre l'hédonisme


1a - D'où viennent les luttes, et d'où viennent les querelles parmi vous? N'est-ce pas de là, de vos plaisirs qui mènent la guerre dans vos membres?
Dès les versets 13-14 du précédent chapitre, le ton commençait à changer alors que l'auteur abordait les luttes intestines. Il s'était mpliqué lui-même se mettant au nombre de ceux qui tombaient souvent (J 2:1), mais à présent il invectivait ceux qu'il ne prenait plus le soin de nommer ses frères; il dénonçait leurs plaisirs; le mot était lâché qui lui brûlait les lèvres. L'hédonisme, Jésus en avait parlé et le terme est en Luc, mais non dans les autres évangiles: «ceux qui , bien qu'ayant écouté, en cheminant sont étouffés par les préoccupations de la richesse et des plaisirs de la vie, et ne parviennent pas à maturité»Luc 8:14. Jésus n'y fustigeait pas l'hédonisme en lui-même mais le moment ou celui-ci, comme la richesse, devient un "souci", une préoccupation fondamentale.

2a - Vous désirez, et vous n'avez pas; vous tuez et vous jalousez, et vous ne pouvez pas obtenir; vous vous querellez et vous affrontez;
Même ordre que dans l'énoncé des commandements fait en 2:11 où l'adultère est en première position, le meurtre en second.
Jacques dénonçait des “actes manqués”, des désirs qui n'aboutissent pas, des combats inutiles, et au milieu de tout cela , le meurtre. Faut-il entendre le terme au sens moral ? L'auteur voulait-il montrer que les désirs et la jalousie conduisaient au meurtre? Ou bien dénonçait-il des actes commis?
Le ton employé ferait pencher pour la dernière proposition en considération du verset 5:9 sur la mort du Juste relatif à Jésus.

2b -aussi vous n'obtenez rien parce que vous ne demandez pas.
Il fautdrait comprendre que le fait de jalouser et de passer son temps en luttes intestines ne permet plus de prier; ne priant pas, rien n'est accordé d'En Haut.

3 Vous demandez, et vous ne recevez pas, parce que vous demandez de manière mauvaise, dans le but de vous consumer dans les plaisirs.
4 Adultères ! ne savez-vous pas que l'amour du monde est haine de Dieu? Celui donc qui veut être ami du monde se comporte en ennemi de Dieu.

L'auteur reprenait l'invective de Jésus: “génération incrédule et perverstie , jusques à quand vous supporterais-je?” (Luc 9: 41) qui avait mis en garde également de vouloir servir deux maîtres, Dieu et Mammon le démon des richesses (Luc 16:9-13)

5 Ou pensez-vous qu'en vain l'Écriture dise: Avec envie il regrette l'esprit qu'il a fait habiter en nous?
Ici encore et comme en 2:23 qui cite explictement Gn 15,6 , l'Écriture est personnifiée. Parcontre la citation ne correspond à aucun verset biblique connu; le sens est proche d'Isaïe 63:10

6 Il accorde une grâce plus excellente; c'est pourquoi il dit: Dieu résiste aux orgueilleux et il fait grâce aux humiliés.
Une thématique du Magnificat: "Il renverse des puissant de leur trône, il élève des humiliés”. également Luc 14:11 et Luc 18:14

7a - Soumettez-vous donc à Dieu.
Jésus se soumit à ses parents en revenant à Nazareth au lieu de rester au temple.
Il était dans l'admiration du centurion qui savait recevoir des ordres pour en donner.
Il invitait les disciples à être comme lui, le maître , à servir (Luc 22:26).
Les démons étaient soumis aux 72 disciples (Luc 10:17).
De manière paradoxale la soumission est considérée comme nécessaire dans la parabole du serviteur "inutile” (17:7-10).

7b - Résistez au diable et il fuira loin de vous.
Le diable est celui qui divise. Le terme est dans les tentations de Jésus, un récit composé par l'évangéliste Luc. Ce nom est sur les lèvres de Jésus dans la parabole du semeur: le diable y ôte la parole du coeur comme les oiseaux picorent le grain semé sur le chemin (Luc 8:12). Le démon est sous-entendu en 1, 14, puis nommé en 2:19 et sous le nom de “Géhenne” en 3:6.
Le combat (contre le diable?) est évoqué dans la parabole de la porte étroite:"luttez pour entrer par la porte étroite". Luc 13:24
Le démoniaque est très particulièrement présent dans l'évangile de Luc.

8 - Approchez-vous de Dieu, et il s'approchera de vous.
Un mouvement réciproque de l'homme vers Dieu et de Dieu vers l'homme. Dans l'évangile l'initiative vient de Dieu ; c'est l'objet de l'annonce faite par les envoyés de Jésus: La royauté de Dieu s'est approchée de vous (Luc 10:9,11 ). La royauté de Dieu est à l'intérieur de vous (Luc 17:21)

8b - Purifiez vos mains, pécheurs; purifiez vos coeurs âmes doubles
L'auteur renchérissait sur le péché et la duplicité de coeur. Purification du corps et des actions; purification des intentions.

Considérez votre misère; soyez dans le deuil et pleurez; que votre rire se change en deuil, et votre joie en tristesse.
La recommandation rappelle l'interpellation de Jésus aux habitants de Capharnaüm et de Chorazaïn qui, devant les signes accomplis, ne se convertissaient pas, ne se vêtissant pas de sacs ou ne s'asseyant pas dans la cendre (Luc 10:13).

10 Humiliez-vous devant le Seigneur, et il vous élèvera.
Luc 14:11 et 18:14 .
Le Seigneur : apparemment c'est le même qu'au verset 12 ci-dessous, le législateur et juge.

11 Ne parlez pas les uns contre les autres, frères. Celui qui parle contre un frère, ou qui juge son frère, parle mal de la loi et juge la loi. Or, si tu juges la loi, tu n'es pas observateur de la loi, mais juge.
Ne pas juger est une recommandation du discours sur la montagne : Ne jugez pas et vous ne serez pas jugés. (Luc 6:37)
Jacques reprenait un thème abordé au chapitre trois où il estimait que mal parler des créatures revenait à médire de Dieu.
Maintenant, parler contre autrui en quoi est-ce porter un jugement sur la loi? L'équivalence proposée ne tombe  pas sous le sens. Emettre un jugement contre autrui n'est pas une remise en cause de la Loi.
La violence des propos contre l'usage de la parole manifestait que l'auteur se dressait contre la critique à l'intérieur de la communauté. Si le ton est ici moins violent , il est plus péremptoire : la critique interne est proscrite au nom de la Loi. Dans toute communauté humaine un difficile équilibre est à trouver entre le respect d'autrui ou des institutions en place et la critique qui s'exerce naturellement. La réprimer peut conduire à des excès .

12a - Un est législateur et juge : Celui qui peut sauver et perdre.
Sans le nommer explicitement, Jacques désignait Dieu.
- εἷς = “Un” : l'attribut du Dieu Unique
- κριτής,= “Juge”: un attribut divin selon Dt 17:12.
- ὁ νομοθέτης = "Législateur” : attribut divin, mais c'est aussi un attribut du Messie:

Selon Isaïe 33:22, le législateur est Dieu lui-même, (en hébreu מְחֹקֵ֖קֵ֖ק ).
Selon   Dt 33:21 et le Psaume 60:9 c'est un attribut du Messie.
Dans l'un et l'autre cas le terme a été rendu dans la LXX par un qualificatif exprimant l'exercice du pouvoir (ἄρχων en Is 33:22: ἡγούμενος  Gn 49:10, Dt 33:21, βασιλεύς,(Ps 59/9).
Cependant dans le Psaume 9, au verset 21 le grec a subsitué à la colère divine du texte hébreu une prière relative au Messie, nommé νομοθέτης = législateur:
“Établis sur eux Seigneur un législateur; que les nations sachent qu'elles sont des hommes”
Cette occurrence et celle de l'épître de Jacques sont les deux emplois du terme grec dans tous les livres bibliques ; des synonymes ont été utilisés dans le NT, νομοδιδάσκαλος (Lk 5:17 et Act  5:34) et νομικός auquel Luc a eu recours six fois.
“νομοθέτης” est donc à considérer comme un attribut commun à Dieu et au Messie.

“Celui qui peut sauver”: C'est le rôle même de Jésus inscrit dans son nom.
Tout en affirmant que le Jugement appartient au Dieu Un, la formulation laissait entrevoir que l'oeuvre du Christ se déploie à l'intérieur même des attributs divins.

Si le législateur a la capacité de sauver il a aussi la capaciter de perdre. Il faut évoquer à nouveau l'épisode d'Ananias et Saphira. Telle était la vision de Jacques que Matthieu développera en présentant les anges de Dieu acheminant les réprouvés dans la Géhenne sur l'ordre même du Fils de l'homme (Mt 13,41-42).
Selon Luc, Jésus invitait à craindre celui qui, après avoir tué, a l'autorité de jeter dans la géhenne: “celui-là craignez-le” (Luc 12:5) . Ce meurtrier c'est le diable qui cherche à perdre les humains.
La dialectique qui s'étend de Luc à Matthieu en passant par Jacques pose une question fondamentale sur l'initiative de la perdition: à qui revient-elle?
Selon Luc au diable à qui est consentie l'autorité de le faire.
Selon Jacques à Dieu qui en a le pouvoir.
Selon Matthieu au Christ qui en fait usage.

12b - Mais toi, qui es-tu, qui juges l'autre?

Juger est ici associé à perdre comme s'il en était un synonyme. Or les deux termes ne sont pas équivalents. Même remarque qu'au verset précédent où l'auteur mettait sur un même plan le fait de parler contre autrui et celui de porter un jugement sur la loi. Il établissait des équivalences entre des notions intrinsèquement différentes.
La question fondamentale sur la perdition amenait la question sur la personne:
toi qui es-tu?
Qui es-tu pour juger?

13 A vous maintenant, qui dites: Aujourd'hui et demain nous nous rendrons dans telle ville, nous y passerons une année, nous commercerons, et nous ferons des gains!
14 Vous qui ne savez pas ce qui arrivera demain! car, qu'est-ce que votre vie? Vous êtes une buée qui apparaît un peu , et qui ensuite disparaît.

L'auteur admonestait ceux qui envisageaient pour un temps de s'établir dans la diaspora pour y réussir économiquement parlant. Il ne leur donnait pas plus de poids qu'à la buée. Attente déçue par des frères motivés par l'appât du gain et non par le désir d'annoncer la Royauté de Dieu.
Ces versets préparaient l'admonition faite aux riches au début du chapitre suivant.

15 Vous devriez dire, au contraire: Si Dieu le veut, nous vivrons, et nous ferons ceci ou cela.
16 Mais maintenant vous vous glorifiez dans vos pensées orgueilleuses. Toute fierté comme celle-là est mauvaise.

Le ton de ce chapitre rejoint celui des admonitions de Jésus aux Pharisiens et aux Légistes (Luc ch 11:37-12:1)

17 Sachant donc ce qu'il est bien de faire, et ne le faisant pas, c'est un péché de sa part.
C'est le péché par omission; l'admonition rejoint la mise en pratique de la parole et la manifestation de la foi par les oeuvres dans les chapitres précédents.