Chapitre 5

Les Sources de l' Évangéliste Matthieu

 

À partir de quels témoignages, quand et comment Matthieu avait-il rédigé son oeuvre? Sans prétendre à une réponse globale ou définitive, certains traits significatifs permettent de s'en faire une idée qui ne devrait pas être trop distante de la réalité.



La didrachme de l'empereur Vespasien


À en juger par l'épisode du poisson miraculeux pêché par Pierre sur l'ordre de Jésus (1) , l'évangile de Matthieu ne serait pas antérieur au règne de Vespasien (69-79); s'y reflète la problématique de la didrachme que les Romains prélevèrent  après la destruction de Jérusalem sur les Juifs qui ne la versaient plus au Temple. Des repères historiques précis transparaissent en filigranes du récit.
Pierre devait trouver dans la gueule du poisson un statère d'argent, l'équivalent de deux didrachmes, en paiement de la taxe réclamée par les collecteurs. Au temps de Jésus et jusqu'en 70, les autorités du Temple levaient sur tous les Israélites mâles, à partir de 20 ans, l'impôt prescrit dans la Torah; pauvre ou riche chacun devait s'en acquitter comme affirmation de sa liberté et de son identité; versé comme un don à Dieu en "rançon de sa vie"(2), il devint annuel à partir de Néhémie:"nous nous sommes fixés de donner un tiers de sicle par an pour le service de la Maison de notre Dieu"(3).

Or les propos de Jésus ne présentaient pas la didrachme comme une redevance destinée à la Maison de Dieu, mais un impôt de soumission à Rome, au même titre que le cens, un impôt strictement romain:
"Les Rois de la terre, de qui perçoivent-ils les taxes ou le cens? De leurs fils ou des étrangers? À la réponse de l'apôtre,
- Des étrangers,
Jésus aurait répliqué:
- Donc les fils en sont exempts!"(4)
Sa remarque était en décalage avec l'évènement initial auquel semblait se référer Matthieu puisque la didrachme était à verser en réponse à un commandement de Dieu et non aux rois de la terre; elle était payée par les fils d'Israël et non par des étrangers. En mettant cet impôt sur le même plan que ceux levés par l'Empereur -  les taxes douanières perçues par les publicains , le cens et le tribut confiés aux censeurs de l'administration romaine, Jésus rabbin en Israël commettait un impair de taille; en fait le dialogue trouve une certaine cohérence dans un contexte plus tardif et l'évangéliste a pu se trahir en découvrant l'époque dans laquelle il vivait: il ne décrivait pas un miracle accompli par Jésus en son temps, mais il racontait une histoire extraordinaire dont le contexte était celui du règne de Vespasien (ou peut-être même de Domitien) avec le fiscus Judaicus , un impôt d'une didrachme(5), levé après la chute du Temple, en marque d'asservissement, sur les Juifs de la diaspora  et ceux des Chrétiens qui leur étaient assimilés:


 "La taxe sur les Juifs fut exigée plus rigoureusement que toutes les autres. On y soumettait également ceux qui vivaient dans la religion juive sans en avoir fait profession, et ceux qui dissimulaient leur origine pour s'exempter des tributs imposés à cette nation."
(6)


fiscus judaicus


Les Chrétiens qui comptaient dans leurs rangs circoncis et incirconcis, citoyens romains et étrangers, ont pu être mis, par cette imposition, à l'épreuve de la division, comme pourrait le suggérer l'opposition entre les fils et les étrangers; pour ne pas "scandaliser", Matthieu exhortait à ne pas se soustraire à cette imposition. L' épisode du poisson miraculeux,  manifeste que l'évangéliste était à même de fondre ensemble des faits de son temps avec des "maraviglia" dont le Christ et Pierre auraient été les protagonistes. Il est à noter que la majorité des épisodes propres à son évangile  se signalent par une préoccupation des biens matériels et financiers(7) et qui devait être celle d’une communauté déjà constituée tandis que Jésus, durant son ministère, prêchait le renoncement aux biens.


ICThUS


Le poisson - en Grec ICThUS - avait recraché un statère d'argent sur lequel se profilait le dieu Tyrien, Melkhart,  autre synonyme de Mammon. Or  ICThUS est l' acrostiche de Iêsous, Christos, Theou (de Dieu) Uios (Fils) Sôter (Sauveur) qui était la confession de foi que Matthieu prêtait à Pierre quand Jésus demandait: et vous qui dites vous que je suis? Pierre, dans la rédaction transmise par le codex Bezæ répondait:  tu es le Christ, le Fils de Dieu, du  Sauvant(8). Cet acrostiche commandait, dans les Livres Sibyllins(9), des versets sur le jugement dernier dont l'image du roi et juge souverain avait, elle aussi, été intégrée par Matthieu dans son évangile où revient comme un leitmotiv l'ordre donné  aux anges de rassembler les méchants pour les jeter dans les lieux infernaux(10). Apparemment l'évangéliste puisait plus largement  qu'aux seules sources bibliques, dans l'apocalyptique juive et les religions à mystères qui, ultérieurement, furent influencées par lui.



Age d'or et prophétie messianique


S'adressant à un monde sensible aux présages, Matthieu a réinterprété des éléments bibliques dans cette optique; son étoile des mages, sous certains aspects, n'est pas éloignée de la poésie de Virgile :

«Un âge tout nouveau, un grand âge va naître; La Vierge nous revient, et les lois de Saturne, et le ciel nous envoie une race nouvelle. Bénis, chaste Lucine, un enfant près de naître qui doit l'âge de fer changer en âge d'or; ton Apollon déjà règne à présent sur nous. Toi consul, Pollion, cette gloire s'annonce; Sous ton autorité va naître un siècle auguste, et s'il subsiste encore des traces de nos crimes, la terreur jamais plus n'accablera le monde. Vivant pareil aux dieux, cet enfant les verra, ces dieux et ces héros qui le verront lui-même, lui, souverain d'un monde apaisé par son père".(11)

Chacun des poèmes bucoliques écrits entre 42 et 37 aec  visait un personnage précis, contemporain du poète, à savoir: Octave; il ne saurait y avoir de doute à ce sujet, ni sur les intentions de Virgile ni celles de Paul Valéry son traducteur. Une date est donnée, précise et inoccultable avec le consulat de Pollion en 40 aec, marqué par la paix de Brindes entre Antoine et Octave, un évènement décisif. Cette quatrième églogue était une éloge tournée en prophétie augurant du règne qui s'ouvrait, mais elle fut prise dans la mouvance Constantinienne pour une annonce messianique reprise à la Sibylle de Cumes qui semblait voir plus loin que le poète.
En 45 par son testament César avait adopté son neveu Octave qui était devenu son héritier, avant Brutus. Assassiné l'année suivante par ce dernier, selon Suétone il lui aurait dit en Grec: toi aussi  enfant?(12) Que Virgile ait repris en Latin le terme d'"enfant" à propos du jeune homme qu' était Octave, n'a donc rien de surprenant. Il était encore à Apollonie où l'astrologue Théogène se prosternait devant lui après avoir lu son horoscope. Se comprend ainsi son culte pour Apollon par qui lui était prédit l'avenir d'un dieu. Les vers poétiques détiennent une allusion significative à un phénomène céleste récurent dans la constellation de la Vierge, allusion à la comète vue au moment des Jeux célébrés en l'honneur de César  en Juillet 44, dans le ciel nord de Rome,  pendant 7 jours.  À ce  signe, Jules fut bientôt déclaré divin. 
En 42 Octave, par la victoire d'Antoine à Philippes, vengeait son père et en 36, vainqueur de Pompée à Nauloque, devenant maître de l'Occident, il faisait voeu d'édifier un temple à Apollon qui venait de se signaler par la foudre sur le Palatin, les cieux parlant une seconde fois par le feu divin.

Puisque César et Auguste avaient bénéficié de l'appui de phénomènes célestes, Matthieu pouvait juger opportun que la venue du Christ ne paraisse pas ignorée des cieux. La vision lucanienne de l'armée céleste des anges n'appartenant pas au répertoire du monde Romain, il était nécessaire d'en adapter les termes et les images à ce nouvel auditoire. Mais il serait, à dessein, demeuré flou sur le moment de l'apparition de l'étoile, se protégeant ainsi des recherches futures.

Astres et phénomènes cosmiques


Le tremblement de terre
Sur la mort du Christ, conjointement à l'obscurcissement du ciel, Matthieu décrivait un tremblement de terre survenu alors:"La terre trembla, les rochers se fendirent et les tombeaux s'ouvrirent"(21). Phénomènes célestes et terrestres étaient fréquemment associés dans la littérature(22), et là encore Matthieu épousait les thématiques de son temps. En  ajoutant que des morts se réveillèrent et ne sortirent de leurs tombeaux béants qu'après la Résurrection, il transportait son lecteur dans un  imaginaire théâtral où ceux que l'on croyait à jamais disparus venaient tout à coup hanter les vivants. Sur ce régistre où ni la piété ni le raisonnement n'étaient conviés, l'auteur laissait l'effet littéraire prendre le dessus. Mais,peut-être empruntait-il au répertoire mithriaque qui faisait sortir les morts de leur tombeau au jugement dernier.

L'étoile
Certes la première des sources matthéennes  était biblique. Quant à l'étoile de Bethléem, Origène(13) la considérait comme un nouvel astre apparu à l'orient et disait ne pas avoir connaissance de prophéties sur l'apparition d'une comète en lien avec un royaume à une époque particulière, si ce n'est celle de Balaam sur le Messie: "de Jacob se lève une étoile"(14) .
Balaam à la personnalité incertaine apparaissait comme un mage Chaldéen. Or, contrairement à ce que croyait savoir Origène, Matthieu se référait en outre à des sources issues d'Orient et répercutées au début du IVème siècle par le philosophe Chalcidius :
"d'une étoile qui ne présageait ni la maladie ni la mort, mais la descente d'un dieu parmi les hommes, comme le certifiaient les astronomes de Chaldée, qui se sont immédiatement empressés d'adorer la deité du nouveau-né, et de lui présenter des offrandes."(15)
Astronome, astrologue et philosophe grec néoplatonicien, Chalcidius qui ne s'inspirait pas de Matthieu, puisait  au répertoire de la naissance du dieu Mithra annoncée par une manifestation astrale; le dieu naissait de la roche, déjà armé et assisté par des bergers, sous le regard des astres. S'explique ainsi que la crèche où naquit le Christ ait pris dès Justin(16) l'allure d'une grotte. La biographie des prophètes ou de ses mages Chaldéens est elle-même marquée du signe de l'étoile comme Mithridate, roi du Pont qui empruntait au dieu jusqu'à son nom:
"Un phénomène céleste avait prédit la grandeur de cet homme [Mithridate]; tant dans l'année de sa naissance que dans celle du début de son règne, une comète brilla pendant une période de 70 jours chaque fois à tel point que le ciel semblait flamboyer.(16)

L'astre solaire

Dans l'épisode de la transfiguration le visage du Christ illuminait comme l'astre solaire; le détail est propre à Matthieu (Mt 17:2) ; Luc avait parlé de la lumière de l'éclair dans la nuit, Marc de la blancheur du vêtement. Mithra dieu solaire empruntait des attributs à Apollon comme son char solaire. Le Christ fut représenté comme dieu solaire emporté dans un char selon plusieurs témoignages de l'art paléochrétien (Mais es-t-on bien sûr chaque fois qu'il s'agissait du Christ?). Matthieu parlait d'une métamorphose, tandis que Marc, selon D05 de "katamorphose" ou de l'impression d'une forme. Le rituel mithriaque parle de transmutation transcendante de la nouvelle naissance.
 
L'astre de feu
Le roi se mit en colère et envoya ses troupes faire périr ces assassins puis il incendia leur ville.Mt 22:7
Ce verset appartient à une parabole de Matthieu -reprise de Luc - et adaptée au contexte même du culte païen (repas de noces avec le père et l'époux, habits de noces et petit nombre d'élus) ; elle pourrait bien être une allusion cachée au règne de Néron qui après avoir fait incendier la ville de Rome fit porter le chapeau aux Chrétiens:
«Pour étouffer la rumeur, Néron inventa des coupables et livra aux tourments les plus raffinés des gens, détestés pour leurs abominations, que la foule appelait chrétiens. Ce nom leur vient de Christ, que, sous le principat de Tibère, le procurateur Ponce Pilate avait livré au supplice. Réprimée sur le moment, cette exécrable superstition faisait de nouveau irruption, non pas seulement en Judée, berceau de ce fléau, mais encore à Rome, où tout ce qu'il y a d'affreux ou de honteux dans le monde converge et se répand. On commença donc par arrêter ceux qui confessaient leur foi, puis, sur leur dénonciation, une multitude immense, et ils furent reconnus coupables, moins du crime d'incendie qu'en raison de leur haine contre le genre humain.»
Tacite, Annales 15, 44, 2-5.

D'ou venait cette dépréciation du Christianisme? Ne serait-ce-pas d'une confusion avec le Mithriacisme?
Néron avait été initié à ce culte; ainsi en 59 pour apaiser les mânes de sa mère assassinée, il appela des “Mages” qui sacrifièrent à Ariman, le dieu obscur adversaire de Mithra. Il avait haï chez elle ses traits maternels en digne fils du dieu, qui lui était carrément sorti de la roche. Il se faisait vénérer en Apollon (face visible de Mithra) dieu du soleil à travers sa statue. Il put ainsi recevoir avec ses mages Tiridate d'Arménie lorsqu'il vint recevoir sa couronne à Rome en 66 et il sut se faire reconnaître par lui comme une émanation du dieu. Pline l'Ancien commeTacite s'en faisait l'écho dans son long plaidoyer contre la magie des mages Chaldéens.
N'était-ce pas sur son ordre que l'armée avait incendié la ville?



Les Mages et l'étoile d'Orient

 
L'épisode des mages de l'évangile de Matthieu ne serait pas "unique", car il a son parallèle dans la recension en Slavon de la Guerre des Juifs de Flavius Josèphe. En effet s'y trouve insérée une histoire de mages venus de Perse vers 20BC, après le meurtre de prêtres qui n'avaient pas voulu reconnaître en Hérode le Messie attendu par les paroles prophétiques de Balaam et de Daniel. Les mages, quant à eux, allaient manifester que d'autres nations, prévenues de l' arrivée imminente d'un roi universel, ne l'identifiaient pas avec Hérode-le-Grand.

Cette recension slavonne a été considérée par une partie de la critique comme l'édition première de la Guerre des Juifs publiée dans les années soixante-dix en Hébreu ou en Aréméen et son histoire des mages constituerait la source de l'évangile de Matthieu écrit dans les années 80.
Mais cette thèse ne tient pas à l'examen: en effet l'absence, dans les écrits patristiques, de toutes traces de cette recension de la Guerre des Juifs et sa brutale apparition en slavon à la fin du Moyen-Âge, une époque où ni l'Araméen ni l'Hébreu n'étaient encore parlés, incite à y voir une réécriture de l'oeuvre de Josèphe (à l'imitation du Josippon déjà connu en Slavon). Les termes grecs y sont nombreux; l'original n'était pas hébreu ni araméen, mais très certainement grec. Les expressions et les figures propres au Moyen-Age occidental et le caractère condensé de l'oeuvre, plus courte que le texte standard, incitent à y voir une réécriture opérée par le traducteur slavon au XIIème siècle.
Interpolations Chrétiennes dans la Guerre en Slavon de Flavius Josèphe

Pour sa légende des mages, Matthieu disposait d'un évènement historique précis: en 66 à Rome des mages accompagnaient le fastueux cortège de Tiridates(17) qui venait s'incliner devant Néron pour recevoir de lui sa couronne :
«Tiridates était à la hauteur de sa réputation en raison de son âge, de sa prestance de ses origines et de son intelligence, de l'escorte de serviteurs et du cortège royal qui l'accompagnait, sans compter les trois mille cavaliers Parthes et les nombreux Romains qui suivaient". Et Tiridates s'adressa à Néron en ces termes:" je suis venu jusqu'à toi mon dieu t'adorer comme j'adore Mithra”... A son retour le roi ne reprit pas la route qu'il avait suivie en venant.»(18)

A portée de main se trouvaient réunis par l'Histoire, les éléments du cortège des mages, de leur adoration du roi , de leur retour par un autre chemin et du massacre d' innocents puisque deux ans auparavant, l'empereur en imputant aux Chrétiens l'incendie de la ville avait martyrisé une foule d'innocents(19).
Ce parallèle avec le règne de Néron, souvent fait par les commentateurs, permet d'entrevoir quelques unes des motivations à la source de ce récit de Matthieu.
Il se pourrait  qu'il ait écrit de Rome comme nombre d'auteurs classiques venus d'Orient ou grands voyageurs qui écrivaient eux aussi en Grec(20). Nicolas de Damas y avait laissé une vie d'Auguste et probablement aussi son Histoire d'Hérode connue par quelques fragments ; Flavius Josèphe sa Guerre de Juifs.    
Le mot “Magi” désignait les prêtres Persans du culte Mazdéen auquel se rattachait le dieu Mithra. Une scène souvent présente dans l'art paléochrérien est celle de l'adoration des Mages, coiffés du bonnet phrygien habituel attribut du dieu.
les mages et la nativite Adoration des Mages, et Daniel dans la fosse aux lions, Museo Paleocristiano, Vatican.
Les mages y sont au nombre de trois, ce que l'évangéliste ne précisait pas. Ils sont trois comme la triple figure du dieu, habituellement représenté avec deux jeunes hommes portant des torches de manière inversée, aux épithètes énigmatiques de Kauti et Kautopathi symboles du pouvoir de vie et de mort exercé par le dieu ; ces deux "dadophores" formaient avec le dieu une triade. En représentant trois hommes jeunes casqués du bonnet phrygien venant à Jésus et sa mère, les Chrétiens représentaient très concrètement pour eux-mêmes l'illumnation des Mages Mazdéens, soit des fidèles de Mithra, par l'Eglise.
En écrivant son récit de la venue des mages à Bethléem au temps d'Hérode, Matthieu établissait déjà une relation avec ce culte où la naissance du dieu était annoncée aux mages par un astre. Son récit pouvait convenir aux fidèles de ce culte dont le rituel fait état d'une étoile à cinq branches. Et que souhaitait dire Matthieu, à travers eux, aux Chrétiens?
En conférant à l'astre un parcours “magique”, irréaliste, il intriguait son lecteur. La venue des mages puis leur départ tenu secret déclenchèrent derrière eux la colère du roi avec un massacre d'innocents. N'y avait-il pas là une dénonciation subtile des horreurs commises sous Néron puis Domitien?



L'Armée Romaine   et ses légionnaires




A l'époque de Pompée le culte de Mithra s'implantait dans la Péninsule Italique par des corsaires Ciliciens réduits à l'esclavage; il gagna peu à peu l'armée romaine et par elle l'ensemble des pays du Bassin Méditerranéen.


Le bon grain et l'ivraie
La parabole du champ de blé ensemencé d'ivraie pendant le sommeil du cultivateur est Mathéenne; l'ivraie et le bon grain poussent ensemble étroitement mêlés et indissociables; ce n'est qu’à la moisson, à la fin des temps que le tri peut être fait entre le bon grain spirituel et l'ivraie. A quoi Matthieu pensait-il et qu'est-ce qui a pu lui suggérer cette image? Le Mithriacisme était la religion qui, dans ses signes, ressemblait comme une soeur au Christianisme et il devait être difficile à l'évangéliste comme aux fidèles de vraiment s'y retrouver. Par une parabole, Matthieu tentait peut-être d'offrir une philosophie aux chrétiens désarçonnés par cette confrontation.


Les Mystères de la Liturgie


La coupe d'eau et la coupe de vin
Il y avait dans le mithriacisme un rite mystérieux, “sacramentel”, tenant dans un repas de pain accompagné non seulement d'eau comme le laissait entendre Justin, mais de vin symbolisant le sang du taureau; ce repas était un rite magique de communion au dieu. Verser le sang du taureau avait un signification expiatoire, et par là fertilisante, qui trouvait son prolongement dans les gestes des soldats; boire à la coupe revêtait un sens magique visant l'expiation (au sens de faire expier). Ce rite reçut en monde impérial romain une orientation dont Pétrone se faisait l'écho à la fin du Satyricon; conseiller de Néron il semble l'avoir fait parler à travers ces lignes:

"Tous ceux qui ont reçu de moi leur part d' héritage indépendamment de mes affranchis, les obtiennent à cette condition: qu'ils coupent mon corps en morceaux et le mangent en public. Nous savons que dans certaines nations on observe toujours une loi qui exige des proches de manger leurs morts... par cet exemple je voudrais rappeller à mes amis - au cas où ils ne feraient pas comme je le souhaite: dans le même esprit qu' ils exècrent mon âme, ils doivent dévorer mon corps.»Pétrone, Satyricon, CXLI 
Ainsi le culte de Mithra reçut l'empreinte des empereurs fous.


"Que son sang retombe sur nous et sur nos enfants" Matthieu prêtait cette phrase au peuple assemblé devant Pilate qui venait de se laver les mains pour dire qu'il était innocent dans la mort du Christ. La phrase et le geste sont à comprendre dans le contexte du mythe de Mithra avec le versement du sang et le rite d'ablution. Le fidèle faisait un rite d'ablution des mains en entrant dans le mithraeum où il trouvait une coupe à cet effet; sinon il y avait le baptême dans l'une des trois absides et par lequel il était lavé de toute faute. Matthieu qui écrivait après 70 savait combien l'armée romaine avait “fait expier” le peuple de Jérusalem.

Les noces

La femme, au témoignage des textes et de l'archéologie n'était ni concernée ni admise dans le culte de Mithra; la femme constituait l'interdit majeur et une des étapes initiatiques était celle des épousailles avec le dieu, sous le signe de Venus. Le néophyte , le visage voilé portait une lampe à la main. Il offrait une coupe d'eau devant la statue de Mithra, la tasse représentant son coeur et l'eau son amour.
 
Or Matthieu s'est plu à une illustration du Royaume des Cieux qu'on ne trouve que chez lui avec dix vierges porteuses de lampes et d'huile, guettant l'arrivée de l'époux. La critique textuelle n'a pas mis à jour de sources bien précises pour cet épisode qui en invitant à la vigilance dans la nuit et son obscurité reste très mystérieux (Mt 25 :1-13). Tertullien disait que le culte de Mithra avait lui aussi son cortège de vierges. N'y aurait-il pas d'une manière ou d'une autre, une allusion sous-jacente à l'initiation du Mithriacisme cachée par la figure de jeunes femmes? Dans le rituel de la bibliothèque Nationale, papyrus 764, un cortège de 7 vierges à tête de serpent fait partie de l'illumination du fidèle.
   PATER NOSTER

Dans ce culte où les classes sociales paraissaient se diluer , existait une hiérarchisation par le franchissement d'étapes successives initiatiques au nombre de sept, chacune étant gouvernée par un Père, le dieu étant appelé lui-même Père des Pères et Notre Père en monde Latin ; l'ensemble des fidèles se disaient frères.
Cette religion était en vogue dans l'armée romaine qui la diffusa sur son passage laissant ça et là gravés dans la brique, le mur, la pierre, des palindromes du mot SATOR qui détiennent l'anagrame «Pater Noster». L'un d'eux, le plus ancien connu, a été retrouvé à Pompei , noyée sous les laves du Vésuve en 79.


SATOR

AREPO

TENET

OPERA

ROTAS

Le Semeur,

A REP O

Tient

l'Oeuvre

des Roues, (char et disque solaire)

      (alpha)
P
A
T
E
R
(alpha) P A T E R N O S T E R (omega)
O
S
T
E
R
      (omega)


Ce palindrome construit comme un carré magique est évidemment un symbole mithriaque. (cf Walter O. Moeller: The Mithraic Origin and Meanings of the ROTAS-SATOR Square Leiden: Brill, 1973). Comme il détient l'anagramme des mots PATER NOSTER, on croit y voir un symbole chrétien.
Mithra avait fertilisé la terre par le sang du taureau qu'il avait tué; il était ainsi un créateur-semeur, un père. Son nom Arepo dont les deux lettres extrêmes évoquent l'alpha et l'omega et PER pour P[AT]ER, mais  lu à l'envers REP, ce qui veut tout dire. Mythra est associé à Ahura qui serait son créateur et opposé à Ahiman l'esprit du mal; il a en mains la course du soleil sensé tourner autour de la terre. Son palindrome se lit dans un sens et dans l'autre, et comme ce n'est pas le soleil qui tourne autour de la terre mais l'inverse, il y a de quoi se demander si le créateur du palindrome ne pensait pas déjà qu'il fallait inverser la donne.  
Matthieu, et lui seul, prêtait ce propos à Jésus :  
" Ne vous donnez pas le nom de Père sur la terre, car un seul est votre Père, celui qui est aux cieux." (Mt 23:9).

 

Le verset de Matthieu pourrait se comprendre assez bien dans une confrontation au Mithriacisme dont il cherchait à se distancer. Si les clercs portent le nom de père - que Jésus réservait à Dieu le Père - c'est peut-être bien parce que l'Eglise a ingéré un culte que le verset de Matthieu avait été impuissant à endiguer. 

D'origine orientale la religion de Mithra véhiculait des modes initiatiques propres comme les "mentras". Il n'y a guère de doutes: le palindrome en est un; il est une invocation de caractère fétichiste au dieu. Et c'était très probablement à cette invocation là que pensait Matthieu lorsqu'en introduction de la prière chrétienne il écrivait:
"Ne rabachez pas comme font les païens; ils pensent en effet qu'à force de paroles ils seront exaucés; ne leur ressemblez-pas!" Mt 6, 7-8  

Le Chrisme constantinien


Le monogramme XR est un symbole des chefs de l'armée (ARXOS) et le Chrisme Constantinien,  est un symbole du culte païen qui reprend d'une autre manière les éléments du palindrome: il est constitué d'une roue (ROTAS) de la croix en X et , le plus souvent, des lettres Alpha , du Ro central qui en Latin se lit P et de l'Omega. On retrouve AR(E)PO. Les Chrétiens l'ont repris à leur actif au-dessus de leur croix latine; les colombes seraient symbole de paix (Pax Romana) tandis qu'au pied de la croix se trouvent à notre gauche mais à la droite du Christ l'Apôtre qui lève la tête vers le haut, et à droite, donc à gauche du Christ un soldat endormi représentant la Légion sous le "joug" de la Croix. Ce chrisme sur un sarcophage  du Museo paleo Cristiano au Vatican emprunte à la croix égyptiene et au symbole constantinien

Luc avait rapporté la prière donnée par Jésus à ses Apôtres et contenant cinq demandes adressées au Père. Matthieu la reprit en la portant à 7 demandes adressées à "Notre Père, qui [est] dans les cieux". Dans le culte en question, il y avait sept étapes initiatiques l'ultime étant consacrée au Père, à savoir le dieu solaire qui est dans le ciel.
Des deux demandes adjointes aux cinq de Luc, la première portait sur la volonté de Dieu au ciel et sur terre avec une formulation qui fut retouchée selon les manuscrits, montrant ainsi qu'elle ne provenait pas d'une prière déjà fixée par la liturgie mais d'une composition littéraire. La seconde et qui est la dernière de la prière dit littéralement : “arrache nous au mauvais”; à qui pouvait bien penser Matthieu?

Matthieu recommandait de prier le Père qui est là dans le secret (EN TW KRUPTW) en entrant dans son TAMIEION (Mt 6:6); il s'agit du lieu où l'on conserve ce qui est précieux.
Or les fidèles de Mithra se réunissaient dans le mithraeum, qui était toujours une crypte (Grec KRUPTEON) souterraine et obscure avec une source évoquant la naissance du dieu sortant du rocher. Or les Chrétiens à Rome eurent recours aux cryptes, aux catacombes funéraires pour se réunir et par là échapper aux persécutions. Autre illustration du bon grain et de l'ivraie.

Les pouvoirs sacramentels de l'Eglise
Le mythe rapportait que Mithra était né de la roche; il est représenté sur les stèles sortant debout d'un bloc de pierre posé sur le sol. Le parallèle avec l'église ancrée sur la pierre qu'était le prince des Apôtres n'a pas manqué d'être fait: Tu es pierre et sur cette pierre je bâtirai mon église et les portes de l'Hadès ne l'emporteront pas contre elle; Mt 16,18 Les portes du Mithraeum cesseraient un jour d'attirer cette foule qui s'y précipitait.
Je te donnerai les clés du royaume des cieux; tout ce que tu lieras sur la terre sera lié dans les cieux et tout ce que tu délieras sur la terre sera délié dans les cieux"Mt16:19
Comme figure de Kronos, le dieu est parfois représenté ligoté par un serpent avec des clés en mains. 

Ce qui pouvait être lié ou délié, c'étaient les serments; des serments étaient prêtés par les soldats au consul, chef d'armée. Transposés dans le culte, les serments faits par les fidèles les enchaînaient au dieu : l'Eglise pouvait les en libérer.  

"si ton frère pèche contre toi...prends avec toi en plus une ou deux personnes pour que soit de la bouche de deux ou trois établie toute parole. S'il leur désobéit parles-en à l'église; s'il désobéit même à l'église qu'il soit pour toi comme le païen ou le collecteur de taxes"Mt 18:15-18
Là encore une thématique Mathéenne qui pourrait bien venir de la confrontation avec le culte païen; le rapprochement fait habituellement avec le parallèle biblique Dt19:15 ne convient que moyennement car ici il ne s'agit ni de témoins à charge ni de la défense, mais de représentants de la communauté, chargés en quelque sorte d'intimider par leur présence le récalcitrant refusant de reconnaître sa faute. C'est à se demander si Matthieu ne se servait pas de la règle de la secte pour l'utiliser contre elle. Une religion à mystères suppose de ses membres avec une soumission inconditionnelle (telle qu'elle peut être pratiquée dans l'armée) le respect des serments et le secret (comme le pratique la franc-maçonnerie). Pour se permettre d'affronter une secte de ce genre, il fallait déjà être “structuré”.

La Fin et la Fin des temps

Mort et résurrection 
“les tombeaux s'ouvrirent et de nombreux corps de saints endormis ressuscitèrent; sortis des tombeaux après sa résurrection ils vinrent dans la ville sainte et apparurent à beaucoup.”Mt 27:52
Un récit surréaliste dont la fonction resterait à trouver; il se pourrait que là encore un lien ait été fait par Matthieu avec la religion à mystères, soit pour convaincre ses fidèles que la foi chrétienne avait  mieux à leur offrir, soit pour brouiller les pistes dans la persécution.  
Les fidèles du culte en Perse n'ensevelissaient pas leurs morts même s'ils croyaient en une résurrection avec une réunification de l'âme et du corps. Le culte païen par son mode initiatique était comme l'antichambre du monde à venir.
Tertullien dans une formulation mystérieuse parlait du glaive reçu avec la couronne, laissant suggérer l'épreuve du “martyr” car ce culte initiatique avait “de temps à autres” ses sacrifices humains. Selon la geste d'Auguste, l'empereur Commode souilla par un sacrifice humain réel le culte de Mithra pour lequel d'ordinaire on se limite à raconter ou simuler quelque scène capable d'inspirer l'effroi. Les persécutions contre les chrétiens qui ont duré jusqu'à Constantin seraient à verser à ce régistre. 

Fin du monde
La fin du monde est une expression Matthéenne (cinq occurences) qui n'a pas de parallèle en Luc sinon cette affirmation de Jésus : “terre et ciel passeront, mes paroles ne passeront pas”. Il y a bien annonce apocalyptique de guerres et de séismes chez les trois synoptiques, mais celle de la fin du monde en tant que telle est un thème matthéen “ainsi en sera-t-il à la fin du monde” où les anges seront envoyés pour faire le tri entre les bons et les méchants. Matthieu a pu renforcer ce qu'il lisait chez Luc et chez Marc au contact du culte païen, sinon employer des expressions similaires aux leurs.
“On racontait qu'après l'immolation du taureau Mithra était monté sur le char du Soleil. Cet épisode devait se renouveler à la fin des temps et Mithra embraserait le monde, comme Phaéton avait failli le faire. Il purifierait l'univers, comme les Lions éprouvaient les mystes par le feu”.

l'âne et la croix

"Voici que ton roi vient à toi, doux, monté sur une ânesse et sur un ânon, petit d'une bête de somme" . Mt:21:5
Le qualificatif doux à propos du Christ est propre à Matthieu; ne découlerait-il pas  du culte païen où le dieu est toujours jeune, attirant, beau, idéal! pourquoi Jésus était-il monté sur deux ânes? Peut-être parce que le dieu était sensé revenir une deuxième fois? Cette incongruité à probablement un lien avec le culte mythique encore faudrait-il savoir la décrypter.

Dans le mithraeum de Bordeaux, une tête d'âne serait symbole de Mithra, emblème de la fin de l'initiation. La dernière étape initiatique était celle du père que les fidèles priaient, les bras en croix. Aussi les graffiti des catacombes ne sont peut-être pas tant à lire comme des caricatures sacrilèges du Christianisme que comme la "révélation" dernière du mithriacisme qui se montre au néophyte, ce qui en dit assez long sur le culte en question. La croix se termine comme une croix égyptienne qui aurait été reprise comme symbole et dont les fronts des adeptes auraient été marqués; elle a donné lieu au chrisme constantinien.



ALEXAMENOS SEBETE THEON : Alexamenos vénère son dieu.
graffiti catacombe de St Callixte,
autre exemple: catacombes Domus Gelotiana, au Palatin, IIIème siècle


La Femme de Pilate , les trente pièces d'argent et la garde du tombeau

Une source déjà évoquée à propos des mages Persans est la recension slavonne de la Guerre des Juifs où il est déjà question de la femme de Pilate:
Plus tard, les chefs des Juifs en eurent connaissance, ils se réunirent avec le ,grand prêtre et dirent : “ Nous sommes impuissants et faibles pour résister aux Romains, (qui sont) comme un arc tendu Allons annoncer à Pilate ce que nous avons entendu, et nous n'aurons pas d'ennuis: si jamais il l'apprend par d'autres, nous serons privés de nos biens, nous serons taillés en pièces nous-mêmes et nos enfants dispersés en exil. ” Ils allèrent le dire à Pilate. Celui-ci envoya des hommes, en tua beaucoup parmi le peuple et ramena ce thauma­turge. Il enquêta sur lui, et il connut qu'il faisait le bien et non le mal, qu'il n'était ni un révolté, ni un aspirant à la royauté et le relâcha, car il avait guéri sa femme qui se mourait. Et, venu au lieu accoutumé, il faisait les oeuvres accoutumées. Et de nouveau, comme un plus grand nombre de gens se rassemblaient au­tour de lui, il était renommé pour ses oeuvres par-dessus tous. Les docteurs de la Loi furent blessés d'envie, et ils donnèrent trente ta­lents à Pilate pour qu'il le tuât. Celui-ci les prit et leur donna licence d'exécuter eux-mêmes leur désir . Ils le saisirent et le cruci­fièrent en dépit de la loi des ancêtres.
Ce récit laisse penser que le rassemblement autour de Jésus avait causé des ravages parmi la foule et que Pilate s'était laissé acheter en ce qui concerne Jésus. Luc a mentionné un méfait de la garde de Pilate, non contre les disciples de Jésus mais contre les Samaritains (Luc 13:1) . Il a laissé entendre une réconciliation entre Hérode et Pilate (Luc 23:12), scellée très probablement par un échange quelconque que Luc a seulement suggéré à travers le manteau dont fut enveloppé Jésus (Luc 23:10-11).
Ce récit de la recension slavonne est donc une libre interprétation sur Jésus et ses disciples. Que la femme de Pilate ait été guérie, rendait plus odieux encore le chantage auquel Pilate aurait cédé. La somme qui lui aurait été proposée était énorme: 30 talents d'argent sachant qu'un talent équivaut à 26kg d'argent ou 6000 drachmes ; 2 drachmes c'était la valeur de l'impôt versé annuellementt par les Israélites mâles au trésor du sanctuaire. Les prêtres l'auraient vidé pour faire mourir Jésus, ce qui est paradoxal, et Pilate leur aurait accordé de le faire par eux-mêmes, ce qui est non moins paradoxal.
Matthieu s'est resservi de deux éléments: Sa femme aurait averti Pilate d'un songe qui l'incitait à ne pas prendre parti dans le procès contr Jésus, raison pour laquelle il aurait procédé à un lavement de mains, se défaisant de ses responsabilités tant sur les Juifs que sur la divinité. Matthieu avait en quelque sorte cherché à le décharger de ses responsabilités, pour l'innocenter.
Les trente talents devinrent sous sa plume trente pièces d'argent comme en Za 11:12 ce qui était tout à fait vague et permettait à la somme de fondre. En effet il eût été impensable que 30 talents aient été donnés à Judas. Matthieu a donc lui aussi réinterprété librement certains détails liés à la Passion afin de répondre à certaines attentes et questionements des lecteurs de Luc : qu'était -il exactemet arrivé à Judas? Pourquoi Pilate avait-il souhaité libérer jésus pour finalement y renoncer?

Au chapitre V(V,4,) la recension slavone ajoute quelques versets sur la résurrection dont celui-ci:"Mais d'autres dirent qu'il n'était pas possible de dérober [le corps] puisque des gardes étaient postés tout autour de son tombeau, teente Romains et cent Juifs.”
Matthieu s'est servi de ce détail qu'il a amplifié, jetant le doute sur la fiabilité de l'armée qui à l'exemple de Pilate se serait laissée acheter.

Conclusion   

L'impôt fixé sous Vespasien de deux drachmes à verser par les Juifs, se retrouve en fond du récit de la didrachme rédigé par Matthieu ; il sert de repère précieux pour dater son évangile. de même que la Guerre des Juifs dans sa recension slavonne, publiée à la même période, vers 78. Les personnes de jean-Baptiste et de Jésus y étaient si librement traitées que Matthieu n'a pas hésité à en reprendre certains éléments quitte à les transformer avant de les intégrer à son évangile.
Ne l'aurait-il pas composé à Rome où devait s'enraciner l'Eglise dans les institutions qu'il tendait déjà à circonscrire? Les Chrétiens furent persécutés sous Domitien qui en 89 condamna «pour athéisme» le consul Flavius Clément et sa femme Domitilla, et avec eux beaucoup d'autres qui «avaient adopté des usages juifs». (Dion Cassius 67). L'historien qualifiait d'«athéisme» le rejet du culte de l'empereur qui très restaurateur de l'autorité centrale, exigeait le culte envers sa personne, centre et garantie de la «civilisation humaine». Or le culte divin à l'empereur, de son vivant, lui qui passait pour le Père de la Patrie, s'est développé au contact du Mithriacisme, frère et adversaire du Christianisme.  Le texte matthéen recèle un foisonnement  de thèmes spirituels et culturels de son époque dont le Christianisme fut l'un des carrefours. Les informations qu'il est sensé détenir sont à considérer avec précaution dè lors qu'elles sont rapportées au Jésus historique.

Rapprocher l'évangile de Matthieu du Mithriacisme issu de Perse, n'est pas abusif; très tôt le Christianisme fut confronté à ce culte rival.
L'évangile de Matthieu offre des contradictions nombreuses avec l'évangile de Luc sur des points de détail géographiques ou historiques. Ils n'ont été écrits ni à la même époque, ni dans le même contexte culturel, ni dans le même lieu géographique, ni pour le même auditoire. Alors que Luc fut écrit très tôt à l'intention du grand-prêtre Théophile entre 37 et 41, Matthieu ne fut pas rédigé avant le règne de Vespasien, voire de Domitien. Les Chrétiens avaient connu de très sérieuses persécutions et de manière cachée, Matthieu cherchait à les prévenir des dangers.
Si L'Eglise revendique ses sources Juives, ne devrait-elle pas voir également l'héritage qui lui vient de sa “Romanité”? La confrontation du Christianisme naissant avec le culte de Mithra implanté à Rome au premier siècle de notre ère est un thème qui a été en partie exploré; le Mithriacisme (Mithracisme ou Mithraicisme, ou Mithraisme) devint la religion des empereurs avant d'être “ingéré” dans le Christianisme de Constantin. Les deux religions avaient des rites communs et , de ce point de vue, se ressemblaient à s'y méprendre. Saint Augustin dans le livre VII de son commentaire sur Jean  écrivait: 
« J'ai connu autres fois un prêtre de Mithra qui avait coutume de dire: Mithra aussi est chrétien. Pourquoi cela, mes frères? C'est que les chrétiens ne peuvent être séduits par d'autres moyens.»
Mettre en relief dans le matériau propre à l'évangile de Matthieu ce qui manifeste une connaissance de ce culte, n'aiderait-il pas à mieux saisir l'histoire de la rédaction des évangiles?


1 - Mt 17, 24-37
2 - Ex 30:13-15
3 - Néh 10:33
4 - Mt 17, 25-26
5 - GJ, VII. 6, § 6 ; Dion Cassius, LXVI, 7.
6 - Suétone Domitien XII(5)
7 - L'or des mages Mt 2,11;l'aumône 6,1; la récompense 6,16;25,31 sq; les perles 7,6;13,44; le trésor 13,45; les impôts 18,17; le débiteur 18,23-34; le salaire des ouvriers 20,1-16; l'achat 25,9; l'argent 27, 3sq 28,12;
8 - To_ sw/zontov en Mt 16,16 selon D05 au lieu de tou= zw=ntov dans les autres manuscrits.
9 - Au Livre VIII des livres sibyllins - re-écrits par un auteur Juif dans la seconde moitié du II siècle et complétés au siècle suivant, l'acrostiche ICQUS, au v 217 et suivants, fut recopié et traduit en Latin par St Augustin dans la Cité de Dieu XVIII,23: « Aux approches du jugement, la terre se couvrira d'une sueur glacée. Le roi immortel viendra du ciel et paraîtra revêtu d'une chair pour juger le monde, et alors les bons et les méchants verront le Dieu tout-puissant accompagné de ses saints. Il jugera les âmes aussi revêtues de leurs corps, et la terre n'aura plus ni beauté ni verdure. Les hommes effrayés laisseront à l'abandon leurs trésors et ce qu'ils avaient de plus précieux. Le feu brûlera la terre, la mer et le ciel, et ouvrira les portes de l'enfer. Les bienheureux jouiront d'une lumière pure et brillante, et les coupables seront la proie des flammes éternelles. Les crimes les plus cachés seront découverts et les consciences mises à nu. Alors il y aura des pleurs et des grincements de dents. Le soleil perdra sa lumière et les étoiles seront éteintes. La lune s'obscurcira, les cieux seront ébranlés sur leurs pôles, et les plus hautes montagnes abattues et égalées aux vallons. Plus rien dans les choses humaines de sublime ni de grand. Toute la machine de l'univers sera détruite, et le feu consumera l'eau des fleuves et des fontaines. Alors on entendra sonner la trompette, et tout retentira de cris et de plaintes. La terre s'ouvrira jusque dans ses abîmes; les rois paraîtront tous devant le tribunal du souverain Juge, et les cieux verseront un fleuve de feu et de soufre».
10 - Mt 13,41-42 et 49-50; 23, 33; 24:31; 25,41.
11 - Virgile, Bucoliques IV , vers 5 à 15 dans la traduction de Paul Valéry, Gallimard 1956.
12 _ kai_ su_ te/knon.Suétone Vie de César LXXXII,3 et Dion Cassius; la phrase est ensuite passée à la postérité en Latin : "Tu quoque mi filii?"
13 - Contre Celse I,58-59                                    
14 - Nombres 24:17
15 - Commentaire de Chalcidius accompagnant sa traduction latine du Timée de Platon, vers 300.
16 - Justin Martyr, Dialogue avec Tryphon, 78
17 - Justinus "Epitoma historiarum Philippicarum Pompei Trogi". XXXVII, ii, -3.
18 - Pline l'Ancien (30-79AD) Histoire Naturelle XXX, 6, 16.
19 - Dion Cassius LXIII, 12 , 5 et 7
20 - cf. la Géographie de Strabon, l'Apologie de Justin adressée à l'Empereur , les Vies de Plutarque les Pensées d'Epictète, de Marc Aurèle etc.
21 - Mt 27,51-52
22 - Lc 21,25; Phlégon de Tralles cité par Eusèbe (cf.ch 2 ). Pline, Histoire Naturelle 2, 195, reliait également signes des astres et tempêtes que Virgile interrogeait:"les éclipses variées du soleil et les tourments de la lune; d'où viennent les tremblements de terre; quelle force enfle les mers profondes?"Georgiques II, 478-80

23 - Suétone, Néron 34/8 -Il fit faire un sacrifice aux mages pour évoquer et fléchir son ombre. Dans son voyage en Grèce, il n'osa point assister aux mystères d'Éleusis, parce que la voix du héraut en écarte les impies et les hommes souillés de crimes.
NH 30/14-15  
24 - Annales de Tacite XV/38 (7) Et personne n'osait combattre l'incendie: des voix menaçantes défendaient de l'éteindre; des inconnus lançaient publiquement des torches, en criant qu'ils étaient autorisés; soit qu'ils voulussent piller avec plus de licence, soit qu'en effet ils agissent par ordre.  
25 - Matthieu avait une certaine connaissance du culte païen; Tertullien savait que des paraboles étaient communes aux deux cultes, mais sans réaliser que celles-ci se trouvaient uniquement chez Matthieu. S'il estimait que le Christianisme devait mener contre le Mithriacisme un combat à mort c'est parce que ce culte lui apparaissait comme une contrefaçon:   «Et si je me souviens encore de Mithra, il marque là au front ses soldats. Il célèbre aussi l'oblation du pain. Il offre une image de la résurrection et, sous le glaive, 'il pose une couronne'.  Eh quoi ? n'impose-t-il pas à son grand prêtre un mariage unique? Il a lui aussi ses vierges, il a lui aussi ses continents... Celui qui s'est si jalousement efforcé de reproduire dans les choses de l'idolâtrie les rites mêmes qui servent à administrer les « sacrements » du Christ, celui-là aussi, dans une intention toute pareille, a désiré passionnément et a pu appliquer à une foi profane et rivale les instruments des choses divines et des sacrements chrétiens, en tirant sa pensée de leurs pensées, ses paroles de leurs paroles, ses paraboles de leurs paraboles.  Voilà pourquoi il ne faut pas douter que les esprits de perversité de qui viennent les hérésies, n'aient été envoyés par le démon, et que les hérésies ne diffèrent nullement de l'idolâtrie.»
Tertullien prescription contre les Hérétiques ch XL