Introduction
L'astronomie inclinant les cieux s'était penchée sur
l'évangile de Matthieu dès le début du
XVIIème siècle.
Déterrant les inscriptions
romaines, l'épigraphie s'est passionnée pour les
écrits de Luc grâce auxquels elle pouvait exercer sa
logique déductive. Deux épitaphes se sont trouvées
au coeur de débats si ardents, que leur conclusion est
restée en suspens.
La première, le "titulus
Venetus"
répertoriée dès 1641 avait été retrouvée dans une maison patricienne
près de Venise; elle détenait une allusion au
légat d'Auguste, Quirinius; mais son texte fut pris au
XIXème siècle pour un faux de par ses
étrangetés d'expression et parce qu'on ne savait plus en
localiser le marbre. La seconde ou "titulus Tiburtinus" , fut
découverte à Rome en 1764, près de la Porta
Romana, à équidistance de la villa d'Hadrien et de la via
Tiburtina, dans la cour d'une maison des comices.
Décapitée de sa partie supérieure et avec elle du
nom du défunt, elle détenait une énigme
focalisée sur la Syrie d'Auguste : Ne oncernait-elle pas elle
aussi Quirinius?
Ces deux tituli furent minutieusement étudiés par
Sanclemente en 1793 dans une longue étude sur l'année de
la naissance du Christ2. Il
réaménageait la chronologie de Johannes Képler,
voyant en Quirinius un légat extra-ordinaire chargé du
recensement de Syrie au moment où Saturninus en était le
gouverneur. Son travail servit de référence à un
certain nombre d'auteurs comme W. Henzen, Bergmann ou W. Zumpt autour
desquels il y eut un consensus visant à harmoniser les
données Mathéennes et Lucaniennes. Cependant tous ne
souscrivaient pas et entre collègues, dignes fils de pasteurs
pour la plus part, se vivait autour des Écritures Saintes, un
conflit que le Latin feutrait.
"L'aveu honnête d'un manque de connaissance est moins nocif
qu'une connaissance erronée". Théodore Mommsen
abordait l'évangile de Luc avec cet a priori là,
reprochant à son auteur d' avoir "mal compilé
Josèphe et mélangé le vrai avec le faux"3.
Ce jugement acerbe et définitif visait à travers lui ceux
qui théologiens ou non "sermonnaient à partir de
présupposés" jusqu'à "statuer n'importe quoi"
à propos du recensement. Accréditant Luc, ils se
discréditaient eux-mêmes.
La thèse d'Hermann Weisse#4 sur la
priorité accordée à l'évangile de Marc,
qu'il considérait comme le récit primitif,
reléguait au second rang celui , plus élaboré, de
Matthieu; par voie de conséquences l'authenticité des
écrits lucaniens, aux qualités littéraires
très remarquées depuis l'Antiquité, en paraissait
presque suspectes et la clairvoyance de Mommsen ne put s'exercer
à son égard. En tous cas il ne peut lui être
reproché d'avoir voulu concilier l'inconciliable ni d'
accréditer l'historicité des Ecritures Saintes pour des
raisons religieuses ; il a fait parler les pièces documentaires
grâce à la science acquise.
Théodor
Mommsen
Prix Nobel de littérature pour son Histoire de Rome en
quatre volumes, il a dominé son siècle, même
si par contraste il était petit de taille. "Trésor de
Dieu" (Théodore), il fut prolifique par ses seize enfants
que lui donna la fille de son éditeur de Leipzig comme par le
millier de ses publications; le cheveu très tôt devenu
blanc à longueur du cou, le regard d'aigle, Mark Twain donnait
du savant cet écho lors de la salve qui le salua aux
70 ans de l'histologiste Wirchow dans l'hiver 1891 de Berlin:
«Cet
honneur suprême n'avait encore été offert à
personne. Il y eut un chuchotement excité à notre table
-- "Mommsen!" ... Puis le petit homme avec ses longs cheveux et son
visage émersonien s'est faufilé près de nous et a
pris son siège. Je pourrais l'avoir touché avec ma main
-- Mommsen! -- pensez donc! Ce fut une immense surprise telle qu'il ne
peut en arriver que rarement dans une vie. Je ne rêvais pas; il
était seulement pour moi un mythe gigantesque, le spectre d'une
ombre sur le monde et non une réalité...Il était
vêtu avec une titanesque et décevante modestie qui le
rendait semblable aux autres hommes.»5.
Juriste de formation spécialisé dans le Droit romain ,
suite à son séjour en Italie en 1844-47 il poursuivit
l'inventaire des inscriptions épigraphiques, un projet auquel
les Français avaient déjà tenté de donner
corps, et qui allait aboutir au "Corpus Inscriptionum Latinarum" qu'il
sut mener à terme en mettant à l'ouvrage de nombreux
collaborateurs , agissant de même pour la monnaie romaine.
Friedrich Nietzsche laissait sur lui ce témoignage
poignant:
«Avez-vous
appris dans les journaux l'incendie de la maison de Mommsen ? Et
que ses documents ont été détruits, les travaux
préparatoires les plus considérables qu'un savant encore
vivant ait peut-être accomplis ? On raconte qu'il se
précipita à maintes reprises dans les flammes et que l'on
dut finalement le retenir de force, tout couvert de brûlures. Des
entreprises comme celles de Mommsen doivent être très
rares, parce que l'on trouve rarement rassemblées une
mémoire gigantesque et une perspicacité correspondante
dans la critique et l'ordonnancement d'un tel matériel, elles
ont plutôt coutume de travailler l'une contre l'autre. — Lorsque
j'ai appris cette histoire, j'en ai eu le cœur retourné, et
encore maintenant je souffre physiquement quand j'y pense. Est-ce de la
pitié ? Mais que m'importe Mommsen ? Je n'ai vraiment
pour lui aucune affection.» 6
Nietzsche avait identifié sa capacité à
ordonnancer comme à critiquer ses sources.
Cet aspect se retrouve dans sa vie de savant impliqué dans les
affaires de son temps; la publication de sa controverse sur le
gouvernement de Saxe qui avait dissous son parlement lui valurent son
poste à Leipzig en 1851. Il prit parti contre Heinrich von
Treitschke qui s'exprimait en 1879 dans un article du Preußischen
Jahrbüchern, et avec 70 autres noms protestait contre son
incitation à l'antisémitisme. Au parlement quelques
années plus tard il affrontait Bismark en l'interpellant sur sa
politique sociale; à travers le juriste c'est aussi l'historien
qui interpellait la classe politique.
Titulus
Tiburtinus
Dressant à Rome l'inventaire des inscriptions avec Henzen, alors
directeur de l'institut allemand d'archéologie, il
retrouva dans le dépôt du Vatican le Titulus Tiburtinus.
Son intérêt pour ce marbre n'était pas mince
puisqu'il en publia l'analyse dans une monographie en 1851 qu'il
réédita avec ce qu'il considérait comme la "reine
des inscriptions" les Res Gestae d'Auguste en 1869 puis à
nouveau en 1883.

Fait défaut la partie supérieure et latérale
droite; par contre la partie inférieure n'a guère
été atteinte et la ligne 6 est à considérer
comme la dernière. La ligne 5 est mise en valeur par un
alinéa dans la marge.
.... EGEM . QVA . REDACTA. INPOT
.... AVGVSTI .POPULIQUE . ROMANI .SENAT
.... SVPPLICATIONES . BINAS . OB . RES . PROSP < >
.... IPSI . ORNAMENTA . TRIVMPH
PRO . CONSVL . ASIAM . PROVINCIAM . OP
.... DIVI . AVGVSTI < >TERVM SYRIAM . ET . PH< >
Roi, , par quoi étant ramené au pouvoir
d'Auguste et du peuple Romain, le Senat
une double action de grâces pour son dénouement
pour la même affaire les ornements du triomphe
Proconsul il reçut la province d'Asie
du divin Auguste à nouveau la Syrie Phénicie.
Restitution pa Mommsen de la partie latérale droite:
rEGEM QUA REDACTA IN POTEestatem imp. caes.divi f.
AUGUSTI POPULIQUE ROMANI SENATus diis immortalibus
SUPPLICATIONES BINAS OB RES PROSPere ab eo gestas et
IPSI ORNAMENTA TRIUMPHalia decrevit
PRO . CONSVL . ASIAM . PROVINCIAM OPtinuit legatus. pr.pr.
DIVI . AVGVSTI . ITERVM . SYRIAM . ET . PHoenicen optinuit
De ce marbre Mommsen dégageait les indices permettant d'en
résoudre l'énigme .
Sur les dix légats
recensés étaient à exclure d'emblée
Agrippa, Varus et Caius César qui
décédèrent avant l'empereur ; Volusius Saturninus
et Silanus pouvaient eux aussi être écartés pour
avoir été légats non seulement d'Auguste mais de
Tibère.
Mommsen laissait en outre, à l'écart de l'analyse,
Cicéron, Varron et Titius qui, bien qu'étant encore
vivants en 14 , n'avaient pu, en raison de l'âge, accomplir une
autre légation en 3-2aec, premier intervalle disponible; ce
motif a paru faible à L R Taylor7 qui, en supposant un premier mandat de Titius en 20-19
voyait en lui le personnage du titulus ; mais les indices deux et
trois ne jouissant d'aucune attestation (ni inscription, ni
écrit, ni allusion) et demeurant pleinement hypothétiques
en ce qui le concernait, il est difficile encore aujourd'hui d'accorder
quelque crédit à cette thèse.
Aucun légat n'apparaissait deux fois (puisque l'information
issue de Luc n'était pas prise en compte); le personnage du
titulus pour avoir accompli deux légations, avait
forcément laissé la mémoire d'au moins l'une
d'entre elles. La seconde était à prévoir dans
l'un des intervalles disponibles. Le temps d'une légation
était en principe de trois ans, de manière à
ménager un temps de latence facilitant la succession du nouveau
chef des armées. Deux intervalles étaient significatifs ,
3/1 entre Varus et C César, 7/10, entre Quirinius et Silanus.
Qui avait pu les occuper? Restaient en liste C. Sentius saturninus, et
P. Sulpicius Quirinius.
Un an avant que Mommsen ne publie son analyse, Bergmann8 attribuait le titulus au gouverneur Saturninus grâce auquel il
pensait
voir se profiler dans les lignes manquantes, le nom de la Germanie.
Quirinius
Mommsen déclarait quant à lui :
"Quand
à moi je professe une doctrine
nouvelle, restitutoire; je démontre que le titulus ne convient
pas à
S.Saturninus, et que non seulement il n'y a pas d'objection concernant
Quirinius, mais que les indices relevés
précédemment - le plus
important étant la double légation en Syrie - conviennent
bien à sa
carrière et que l'attribution qui lui avait été
faite initialement par
Sanclemente n'est pas seulement probable mais qu'elle est clairement
vérifiée."9
Guerre contre les Homonades et premier mandat en Syrie
Les débuts militaires de P. Sulpicius Quirinius étaient
attestés par Florus10; simple
préteur, avant le consulat, Quirinius se serait vu confier la
province sénatoriale de Crète et Cyrénaïque
pour mater les Marmarides et les Garamantes.
"Le
soin de soumettre les Marmarides et les Garamantes (à l'Est de
la Cyrénaïque, Lybie actuelle) fut confié à
Quirinius. Il aurait pu revenir lui aussi avec le surnom de Marmarique,
mais il considéra avec modestie sa victoire."
A lire Tacite grâce à cela il obtint le consulat: "Son
ardeur au combat, et sa vitalité dans l'exercice des charges lui
avaient obtenu le consulat sous le divin Auguste puis, à travers
la Cilicie, ayant enlevé les forteresses des Homonades, il avait
reçu les ornements du triomphe ..."11

La tribu des Homonades était implantée sur les pentes du Taurus aux frontières de la Cilicie.
Strabon écrivait à propos de cette seconde campagne:
"Amyntas
passant chez les Homonades, considérés comme
inexpugnables, se rendit maître de la plus part de leurs places
et tua même leur tyran, mais il fut capturé par une ruse
ourdie par sa femme et exécuté par eux. A la suite de
cela Quirinius anéantit ce peuple en l'affamant, fit quatre
mille prisonniers qu'il envoya renforcer la population des villes
voisines et laissa leur contrée vide d'hommes dans la force de
l'âge."12
De ces deux textes et d'exemples épigraphiques Mommsen tirait la
restitution suivante pour les deux premières lignes lacunaires
de l'inscription:
"P. Sulpicius p. f. Quirinius consul,
preteur, fut pro consul des provinces de Crète et
Cyrénaïque; étant légat pro préteur
sous le divin Auguste en Syrie et Phénicie il combattit la
Gens des Homonades qui avait supprimé l Amyntas"
Amyntas fait roi de Galatie en 35 par Antoine s'était
rallié en 31aec à Octave qui partagea entre
la Galatie, la Cappadoce et la Pamphylie la partie montagneuse (per
Cilicia) où Quirinius enleva les forteresses Homonades .
Tué par eux en 25, partie du territoire d'Amyntas
devint la province romaine de Galatie13, mais
il ne fut vengé que vingt ans plus tard quand les Homonades
commencèrent à mettre en danger la sécurité
de la via Sebaste inaugurée en 6aec.

Bien que Tacite et Strabon
n'aient fait état que d'une seule campagne militaire, Mommsen
pensait que l' armée de Quirinius avait remporté deux
victoires successives, ce qui lui aurait valu une
réitération de supplicationes, ces actions de grâce
dans les temples que le Sénat décrétait avant de
décerner les ornements du triomphe.
Cette guerre avait eu lieu d'après Tacite entre le consulat en
12ace et la venue de Caius dès 1aec . L'intervalle 4-1
étant disponible, c'est à cette époque que ,
gouverneur de Syrie, Quirinius aurait combattu les Homonades.
Consulat d'Asie
Au terme de son mandat en Syrie, lui qui était d'origine
obscure, épousait une patricienne Claudia de la famille d'
Appius Claudius Pulcher14 ; il aurait obtenu par cette alliance le proconsulat d'Asie ce que
viendrait confirmer cette remarque de Tacite :
"il
avait été donné comme recteur à Caius
César dans la maintenance de l'Arménie. Il n'en avait pas
moins honoré Tibère, en résidence à Rhodes.
Le prince le révéla alors au Sénat en louant ses
bons offices envers lui ..."15
Malgré sa fréquentation de Tibère, Quirinius avait
la confiance d'Auguste qui le detacha auprès de son petit-fils
après la disgrâce de Lollius en 2ec, alors que
Tibère venait de quitter son exil de Rhodes . Pour l'avoir
fréquenté, il avait fallu à Quirinius s'en trouver
géographiquement proche; cela se comprenait aisément s'il
avait été un des proconsuls d'Asie dont la liste reste
lacunaire:
9/8? L Calpurnius Piso Pontifex (consul
en 15)
6/5 Asinius Gallus (consul en 8aec)
2/1 Cn. Lentulus Augur
1aec/1ec Sulpicius Quirinius
1/2 M. Plautius Silvanus (consul en 2aec)
2/3 Marcius Censorinus (consul en 8aec)
6 Lucius Calpurnius Piso Augur (consul en 1)
(?) L Volusius Saturninus.
Deux inscriptions de la colonie romaine d'Antioche de Pisidie, aux
frontières de la province d'Asie où se rendirent les
Apôtres Paul et Barnabé recommandés par le
proconsul Sergius Paulus, furent découvertes en 1912 et 1913 par
Sir William Ramsey ; elles attestent de la renommée de Quirinius
dans cette région. Elles étaient à la base d'un
monument dédié à un personnage de la cité,
Caristanius Sergius Fronto , préfet des ouvriers de
l'armée, prêtre et pontife.

C. CARISTA < NIO >C. (ai)
F(ilio) SER(gia) FRONT < ONI> CAESIANO IUL <IO>PRAEF (ecto)
FABR (um), PONT<IF(ici)>SACERDOTI, PRAE <F(ecto)>P. SULPICI
QUIRINI IIV <IRI>PRAEF <ECTO> M. SERVILI. HUIC PRIMO OMNIUM
PUBLICE D(ecreto) D(ecurionum) STATUA POSITA EST.
(I.L.S .9052)
C CARISTANIO <C(ai) F(ilio)
SER(gia)>FRONTONI CAESIANO IULIO, PRAEF (ecto) FABR(um), TRIB(uno)
MIL(itum)LEG(ionis)XII FULM(inatae),
PRAEF(ecto) COH(ortis)BOS
<(phoranorum)>PONTIF(ici), PRAEF(ecto) P
SULPICI QUIRINI IIVIR(i), PRAEF (ecto)
M SERVILI, PRAEF(ecto)
(I.L.S 9053)
La seconde inscription est plus tardive, car y sont indiquées
les
nominations nouvelles (tribun militaire et chef de cohorte) et la
représentation d'un troisième duumvir dont le nom est
lacunaire. Quirinius , à sa suite M. Servilius s'étaient
faits élire duumviri
d'Antioche de Pisidie et représenter à ce poste par
Caristianus Fronto
leur préfet. Ils avaient pu être choisis parce qu'ils
étaient légats dans la région,
Quirinius proconsul d'Asie en 1ec. et Servilius propréteur
de Galatie
à laquelle se rattachait encore la Pisidie en 2ec avant
d'être fait
consul en 3 ec.
Les titres de Quirinius et Servilius n'étant malencontreusement
pas indiqués, non plus que les dates, il en a été
tiré argument pour voir en Quirinius non plus un proconsul
d'Asie mais un légat propréteur de Galatie combattant les
Homonades entre 6 et 2aec. Pour étayer cette hypothèse
émise au siècle suivant, il faudrait justifier du
déclassement du rang consulaire à celui de
propréteur, du manque de forces armées en Galatie
où ne stationnaient pas de légions mais des corps
auxiliaires et enfin de la capacité à intervenir sur les
territoires extérieurs à la province et situés en
Cilicie dont partie relevait de la Syrie.
Lollius, ayant été disgracié en 2, sa place
auprès de Caius César fut donnée à
Quirinius au moment où il se préparait pour
l'Arménie. Caius César décédait le 21
février de l'an 4; à son retour dans la Péninsule,
Quirinius épousait en secondes noces Domitia Lepida de la
famille des Aemilii, la fiancée du petit-fils aîné
d'Auguste, Lucius César mort deux ans avant son frère. Ni
sa première épouse ni la seconde ne lui donnèrent
d'enfant et il divorca de Domitia qu'il accusait encore vingt ans plus
tard de vouloir l'empoisonner.
Second mandat en Syrie
Ensuite il reçut d'Auguste un second mandat en Syrie et en
Judée attesté par Flavius Josèphe pour
l'année 6ec. Comme le démontrait déjà avec
justesse Sanclemente, la mention d'une réitération se
retrouve pour des provinces sénatoriales administrées
plusieurs fois par le même homme . Ainsi T. Eprius Marcellus
avait été nommé trois fois Proconsul d'Asie
, P. Paquius Scaeva avait obtenu d'être proconsul de Chypre, puis
de manière extra-ordinaire d'y être renvoyé pour la
réunification du reste de la province . Marius Maximus fut deux
fois proconsul de la province d'Asie16. Des
cas similaires se retrouvent dans les provinces impériales,
Carrinas en Espagne, Vinicius en Gaule et Sentius Saturninus en
Germanie furent reconduits dans leur affectation17.
Un consul n'était pas rétrogradé à la
préture, mais il pouvait obtenir à nouveau le consulat,
et même, parvenu au sommet des honnneurs en administrant une
province, s'acquitter d'autres légations. Ainsi s'explique
aisément que le même personnage ait été
renouvelé dans sa légation de province.
L'adverbe Iterum
Cependant il pouvait y avoir deux manières de lire la phrase du
titulus:
[legatus] Divi
Augusti iterum Syria et Ph[oenicen optinuit].
Légat du divin Auguste, à nouveau il
administra la Syrie-Phénicie.
L'adverbe iterum était
un modificateur soit du verbe, soit du sujet restitué :legatus , accompagné
d'un participe sous-entendu comme factus ou creatus. Dans le
premier cas le légat en question avait assuré une double
mandature en Syrie : Il fut chargé à nouveau de la Syrie
Phénicie. Que la seconde solution soit
préférée, et ce personnage avait
été deux fois gouverneur, dont une fois seulement en
Syrie: À nouveau légat du Divin Auguste, il fut
envoyé en Syrie.
Il y a deux objections à la seconde solution :
Les emplois d'Iterum accompagnent le renouvellement dans les
mêmes conditions au même endroit, du duumvir, du proconsul,
de l'imperator, du dictator, du censor, du tribunum plebis, du pontifex
maximus. Il n'y a pas d'emploi connu d'Iterum pour une fonction
exercée en deux lieux différents. Quand c'est le cas est
alors choisi le synonyme bis ou le chiffre II: Leg. divi
Aug. II; légat du divin Auguste pour la seconde fois 18 ; curator nautarum bis, le censor bis factus. Bien qu'ils soient
strictement synonymes et qu'un consul soit dit indifféremment
bis ou iterum l'usage littéraire et épigraphique ne
fournit pas d'exemple d'iterum pour une même charge accomplie en
deux lieux différents.
- Iterum marquait une séquence dont le déroulement
suivait un ordre qui ne pouvait être inversé :
Après une légation où il fut gratifié des
ornements du triomphe (en Syrie ou ailleurs) le légat fut
proconsul d'Asie et en dernier lieu seulement légat de
Syrie; or dans la liste des légats, seul le nom de Quirinius
répond à ce dernier critère. Province
sénatoriale, l'Asie était confiée pour un an
à un sénateur ayant exercé le consulat et cette
affectation constituait une récompense en couronnement d'une
carrière militaire sinon une gratification
concédée à peu d'années du consulat comme
dans le cas de Plautius Silvanus; mais dans la liste des légats
de Syrie, ce gouvernement intervient pratiquement toujours avant
le proconsulat d'Asie, Quirinius et l'anonyme du titulus constituant
l'exception.
L'identification par Mommsen de l'anonyme du titulus Tiburtinus avec
Quirinius ne fut pas réfutée frontalement par des auteurs
qui en auraient démonté l'argumentation. Mais comme
il avait refusé d'intégrer à la documentation les
versets de l'évangile de Luc, une identification avec un autre
personnage fut poposée par son collègue Zumpt qui
souhaitait concilier l'ensemble des données.
Saturninus
Whilelm Zumpt publiait trois ans après la thèse de
Mommsen sur le titulus deux volumes épigraphiques avec un long
chapitre sur la Syrie d'Auguste où il analysait la
carrière de Saturninus en fonction du profil du titulus19.
Né entre 52 et 60aec, C. Sentius Saturninus fut consul en 19aec.
puis mandaté en Afrique vraisemblablement comme proconsul, un
titre que Tertullien aurait omis de mentionner. Qu'il ait
été gouverneur de Syrie est attesté par Flavius
Josèphe pour les années 9-6, comme
prédécesseur de Varus; il fut mandaté à
deux reprises en Germanie : "quant à ce qui comportait moins de
risques, [Tibère] en avait donné la direction à
Sentius Saturninus qui avait déjà commandé en
Germanie comme lieutenant de son père."20
Au terme de cette seconde légation en 6ec, il reçut les
ornements du triomphe21 pour avoir combattu
différentes peuplades notamment celles
fédérées par le roi Marobode22 auquel Tibère dut consentir une seconde trève (qui
dura douze ans) considérée par Rome comme une victoire
rapportant à Auguste et Tibère le titre d'Imperator comme
l'année précédente et ce renouvellement
donnait à penser que Saturninus avait eu droit de son
côté à un renouvellement d'actions de grâces.
Apparemment, Saturninus ne fut pas directement confronté au roi
Marobode mais Tibère; aussi la connexion impliquée par la
première ligne du titulus, d'une part entre le roi
concerné et le légat romain, d'autre part entre une
royauté et son retour à Rome s'appliquait difficilement
à Saturninus et l'argumentation déployée ne
parvenait pas à convaincre.
Si la documentation ne permettait pas de dire qu'il avait
été nommé en Asie23,
elle n'interdisait pas de le supposer d'autant que la liste
lacunaire des proconsuls demandait à être
complétée; toutefois le fait qu'il ait déjà
été proconsul d'Afrique rendait l'hypothèse peu
plausible. Quant à la première de la double
légation en Syrie, Zumpt la glissait en 26, entre Varron et
Agrippa comme une hypothèse possible. Tacite qui, à
partir de 18ec donnait les dates de décès des autres
consuls, ne disait rien à son propos probablement parce qu'il
était déjà mort.
Basée sur des hypothèses suppléant à une
documentation défaillante, l'argumentation était faible
et peu convaincante. Bien plus, alors que l'énoncé des
charges du titulus était fait dans l'ordre croissant
répondant à la chronologie et à une
séquence impliquée par l'emploi de l'adverbe Iterum, la
carrière de Saturninus telle que Zumpt l'envisageait rompait
avec cet ordonnancement , les deux légations de Syrie
précédant le proconsulat d'Asie au lieu de l'encadrer. Il
faisait ainsi mentir l'un des indices d'attribution mis en
évidence par son collègue. Rassemblant l'ensemble de la
documentation sur l'année de la naissance du Christ il publiait
en 1869 une monographie sur le sujet 24 l'année où Mommsen rééditait la sienne
. Comme ses prédécesseurs il avait tenté de
concilier les évangiles entre eux et avec les sources
épigraphiques et littéraires; mais sa thèse
était trop complexe pour être convaincante; elle eut pour
effet de susciter dans les décennies qui suivirent une recherche
effervescente mais dont aucun shéma clair ne s'est
dégagé.
Le
cas de Calpurnius Piso Pontifex
Tentant d'émerger de ces propositions en tous sens , ceux qui
mettaient en doute l'historicité des évangiles en sont
venus à privilégier la thèse de R. Syme25 qui proposait de voir dans l'anonyme du titulus L. Calpurnius Piso
Pontifex26 qui, jusque là, n'avait
jamais pris rang parmi les gouverneurs de Syrie; propulsé
à cette fonction en 4-3aec, ce qui n'avait été
qu'une hypothèse de travail , fut érigé
en fait établi27;
corrélativement Sulpicius Quirinius s'est retrouvé dans
la liste des propréteurs de Galatie28.
Dans la carrière de Piso des supplicationes sont
attestées une fois, de même que les triumphalia pour sa
campagne militaire menée en faveur de la dynastie des
Sapaei de Thrace; il lui fallut tois ans pour en expulser
les Bessi qui l'ayant envahie avaient tué
Rhescuporis le prétendant légitime au trône; mais
rien n'atteste que celui-ci ait eu le temps de recevoir la couronne qui
allait en définitive, revenir à son oncle Rhoemetalces29 qui , jusque là, avait été régent pour
lui. A sa mort en 12ec, Auguste partagea le pays entre ses
deux fils avant que Tibère n'en confie une part à un
procurateur. Réunifiée, la Thrace devint province romaine
en 46ec. Aussi le rattachement de la première phrase du titulus
- "Roi, par quoi fut ramenée au pouvoir de l'empereur
César Auguste et du peuple Romain" - à la légation
de Piso n'est pas satisfaisante puisque la Thrace resta encore et
longtemps après son passage, un royaume autonome; s'il y
remit l'ordre il n'y eut pas pour autant retour à Rome ni d'une
peuplade ni d'un territoire.
D'un épigramme d'Antipater de Macédoine a
été déduit , non sans finesse, le
proconsulat de Piso en Asie30. Les auteurs
ayant fait son éloge de sa légation en Thrace, qu'il ait
accedé au proconsulat ne devrait pas surprendre.
Une inscription en Grec de Hierapolis Castabala31 dédiée à un protecteur de la cité du nom de
Calpurnius Piso, le qualifie d'ancien et antistratège soit de
légat avec rang de propréteur, ce qui le
différenciait d'un légat de rang consulaire; la
dénomination grecque permet bien d'identifier le rang, tandis
que la dénomination latine correspondante legatus pro praetore
désignait l'un et l'autre. La Galatie où Piso Pontifex
fut mandaté en 14/13 avant de partir en Thrace, était
confiée à un sénateur de rang prétorien
à la différence de la Syrie laissée à un
consulaire32 avec le titre de gouverneur; le
paradoxe vient du fait qu'il avait été consul
l'année précédente et qu'il avait donc
accepté une disqualification de son rang, un cas peu
courant sous Auguste mais qui allait se multiplier dans les
décades suivantes.
L'inscription paraît donc le concerner lui, plutôt qu'un de
ses nombreux homonymes33 comme Cnaeus
Calpurnius Piso , consul en 7aec
et gouverneur de Syrie en 17; cette inscription indique sa
présence dans la région, comme légat d'une
province prétorienne, mais elle ne permet pas de faire de lui un
gouverneur de Syrie en 4-3aec ; F. Josèphe se servait de
deux termes pour le gouverneur de Syrie , un très
générique et un autre plus technique, spécifique
au détenteur de l'imperium34. Il n'y a
pas chez lui d'exception à la règle.
Le Vitellius dit propréteur de
Syrie alors que Longinus en était le gouverneur, à moins
d'une erreur de scribe, devait être Aulus Vitellius; son
père Lucius Vitellius voyant que l'horospcope de son fils
présageait un avenir dramatique, s'arrangea pour que, de son
vivant, il ne soit pas nommé gouverneur de province35.
Lui-même fut trois fois consul et gouverneur de Syrie en
36ec; lorsqu'il monta en 36 à Jérusalem il obtint
de l'empereur, pour les Juifs, la garde du manteau du
grand-prêtre. Mais en 45, le gouverneur Longinus leur ayant
demandé son retour dans la forteresse Antonia, ils
s'adressèrent à Claude qui accéda à leur
demande en leur dépêchant Aulus Vitellius.
S'il leur envoyait le fils c'est
probablement parce qu'ils avaient
reçu le père; peut-être le mandatait-il
expressément à moins qu'il
ne se trouvât déjà en Syrie comme chef de
légion. Aulus fut consul en
48 succédant à son père qui mourut en 52.
Envoyé en Germanie, à la
mort de Néron ses soldats le nommèrent empereur
déclenchant la guerre
civile de 69.
Pour en revenir à l 'inscription de Hiérapolis sa
dédicace visait très vraisemblablement Piso Pontifex
alors qu'il était légat propréteur de Galatie.
Mais pas le moindre indice littéraire ni épigraphique ne
vient justifier l'idée qu'il ait été
mandaté en Syrie après son proconsulat d'Asie,
supposé vers 9/8; c'est une hypothèse toute gratuite. Il
fut ensuite attaché à la préfecture de la
ville de Rome jusqu'à sa mort en 32 et de cela, aucune trace sur
le titulus; T. Mommsen qui avait examiné la pierre sur place
n'envisageait pas de lignes supplémentaires dans la partie
inférieure car la table y est régulière
(à moins d'imaginer qu'elle ait été sciée
entre deux lignes).
Dans le tableau qui suit se résument les indices
d'attribution entre Quirinius Piso Pontifex, Saturninus et
Quirinius:
| Indices |
S Quirinius |
Piso pontifex |
S Saturninus |
| ornamenta |
attesté |
attesté | attesté |
| Supplicatio1 |
déduit |
attesté | déduit |
| Supplicatio2 |
supposé |
supposé |
supposé |
| Roi |
attesté | supposé |
supposé |
| Réintégration
à Rome |
attesté | néant (sinon après
40 ans) |
simple trève |
| Syrie 1 |
attesté(Luc) | néant |
attesté |
| Proconsul d'Asie |
déduit |
déduit |
néant |
| Syrie 2 |
attesté | néant |
néant |
|
Q . Aemilivs . Q . f Pal . Secvndvs in Castris .Divi. Aug Sub P. Svlpic io . Qvirinio.Leg.aug Ca esaris . Syriae . honori bvs . decoratvs . pra efect cohort . Avg . I . pra efect cohort. II . classicae . Idem ivssv . Qvirini . censvm egI Apamenae . civitatis . mil livm . homin . civivm . CXVI Idem. missv. Qvirini. adversvs ituraeos. in . Libano. monte castellvm.eorvm.cepi.Et. Ante Militiem.Praefect . Fabrvm . Delatvs.A. Dvobus. Cos.Ad AeRarivm . et . in. Colonia; Qvaestor.Aedil.II. Dvvmvir . II Pontifex Ibi.positi.svnt Q Aemilivs QF Pal Secvndvs F ET Aemilia Chia Lib H . m . amplius . H . N . S . (Hoc Monumentum Amplius Heredem Non Sequetur) |
Q. Aemilius Secundus fils de Quintus |