Chapitre
VIII
Les repères historiques de l'Évangile de Luc
Des étapes précédentes
se dégagent les conclusions suivantes:
- La naissance de Jésus
était fixée initialement au printemps de l'an 2avant notre ère. Le
décalage intervenu par la suite ne vint pas de sa remise en
cause mais d'un retard, provoqué par la fixation de la
fête liturgique de Noël au 25 décembre.
- Ce retard s'accentua
avec le calendrier proposé par Denys le petit, qui profita de la
coïncidence de la nouvelle lune de printemps et du 25 mars en
1avant notre ère, pour fixer le départ de l'ère de l'Incarnation.
-
C'est sans hésitation que la mort d'Hérode est à
inscrire à la nouvelle lune de nisan de 4aec.
-
L'évangile de Matthieu contredit ces dates parce qu'il est le
résultat de récits revisités pour
répondre aux attentes de la communauté des croyants.
Leur teneur n'est pas d'ordre historique au sens de la
véracité de faits contrôlables, mais elle est une
affirmation de foi à une époque donnée.
-
Les
tentatives faites pour parvenir à une datation de la naissance
de Jésus par le moyen de l'astronomie est vouée
à l'échec en raison des imprécisions du récit de Matthieu,
au caractère symbolique et analogique.
-
En sens inverse,
l'épigraphie latine est venue prouver que le consul Quirinius
avait accompli deux mandatures dans la province de Syrie et conduit
deux recensements, démontrant ainsi que les écrits de
Luc et de Flavius Josèphe n'étaient pas contradictoires
mais complémentaires.
On se propose à présent d'éclaircir les points d'obscurité
qu'offre la taduction des versets
de l'évangile de Luc.
“Aux
jours d'Hérode”
" Il y eut aux jours
d'Hérode..."
Luc plaçait le temps de service de Zacharie sous Hérode, le reconstructeur du temple, sans préciser l'année de la mort du roi. Les épisodes de la Visitation et de la Nativité commencent par l'expression "en ces jours là". Il serait tentant de les rapporter aux jours d'Hérode mais la formulation grecque comporte des précisions qui n'incitent pas à aller dans ce sens;
- La première ,
désigne ce qui est proche1, non point ce qui est derrière soi mais plutôt ce qui va être énoncé; il concernait Marie dans sa hâte à se rendre auprès
d'Elisabeth, après l'Annonciation; Hérode, n'était
déjà plus dans la perspective.
-
Au début du
chapitre II, la même expression, mais avec un autre démonstratif 2,
mettait l'accent sur des jours illustres - en l'occurrence ceux du
Christ annoncés par les prophètes - soit sur des jours
anciens; mais anciens pour qui? Dans la LXX
l'expression recouvre
une formulation hébraïque propre aux livres
prophétiques et coïncidant avec un rassemblement des fils
d'Israël entre eux et avec les peuples de la terre à
Jérusalem. Selon les Actes des Apôtres, Pierre s'en
faisait l'écho lors de la Pentecôte quand il s'adressait
à la foule en reprenant la prophétie de Joël :
"Je
répandrai mon Esprit sur toute chair... en ces jours
là, je répandrai mon Esprit"3
Cette citation des
Actes
suggère que Luc utilisait le démonstratif en rapport
à l'Hébreu sous-jacent, glissant ainsi une
référence aux jours 'messianiques'. À partir de
ce chapitre, lorsque revient cette formulation, dans le codex
Bezæ c'est toujours avec ce démonstratif là comme
point de ponctuation des moments forts de la vie de Jésus4 .
La
Nativité
"en ces jours
là", ne relevait pas de
l'époque révolue d'Hérode, mais de ces temps
messianiques annoncés par les Prophètes et ouverts sur
l'avenir. Invoquer l'expression pour faire remonter la
Nativité au temps d'Hérode, reviendrait à ne pas
tenir compte de l'écriture de Luc et de ses allusions
fréquentes au contexte biblique.
Le
titre
Luc avait
employé à propos de Quirinius le participe
"gouvernant"5 que Flavius Josèphe
réservait au princeps
détenteur de l'imperium et dans la rédaction du codex
Bezæ il a bien différencié cette charge de celle
que le préfet Pilate exerça ensuite en Judée6 .
Luc n'a pas commis d'erreur sur les titres, et ceux rencontrés
dans les Actes des Apôtres correspondent à la fonction
exercée. Il n'a pas fait
d' Antipas un roi, alors qu'il n'était que tétrarque, (une erreur commise par Marc).
L'an
15 de l'hégémonie de Tibère
Jésus
baptisé commença à enseigner en
“l'an 15 de l'hégémonie de Tibère”(Lc 3:1). Auguste étant mort le 19 Août 14, la première année de Tibère partait du 20 Août 14 au 19 Août suivant.
Luc n'avait aps écrit "l'an XV de Tibère", mais de "l'hégémonie de Tibère", considérant le temps réel d'exercice du pouvoir. Il ne suivait donc pas un comput hébraïque qui accordait à la première année du souverain 7 mois seulement (du 20 Août, jusqu'au 1er Nisan).
Les années 16,17, 18 de cet empereur
furent gravées sur des pièces émises en
Judée au temps de Pilate, et les années 7 et 19 sur des
monnaies d'Alexandrie.
 |
|
La 16ème
année de Tibère (Août 29
à Août 30) apparaît sur un dilepton
agrémenté d'un simpulum et de trois épis de
blé; le simpulum, louche pour les libations, était un
symbole religieux du "Pontifex Maximus", un titre gravé sur les
deniers romains de Tibère.
|
Les dilepton de la 17ème et
18ème année de Tibère portaient un
lituus,
bâton augural recourbé en crosse, autre symbole du
"Pontifex Maximus".
Ces monnaies
frappées sous l'autorité de Pilate
entre 29 et 32 ont pu servir dans l'entourage de Jésus comme
repère chronologique de son ministère. Ce moyen, le
plus simple qui s'offrît à tout un chacun, servit
à Luc pour dater le ministère de Jésus. C'est le
seul repère qui se présente lors d'une recherche dans
les sources archéologiques et historiques.
Comme il enseignait dans le
temple,
Jésus eut justement
à examiner une pièce servant au paiement du tribut. Le
denier réservé à la solde des
légionnaires ne devint obligatoire pour le paiement de
l'impôt que sous Domitien et la valeur d'un denier n'
était pas indiquée dans le codex Bezæ qui a
seulement "la monnaie" :
"Montrez-moi la monnaie: de qui a-t'elle
(une) image et l'inscription?"7 .
Le terme 'image' n'est pas
précédé de l'article défini; Jésus
ne demandait pas:
- de qui ce profil était-il l'image?
mais
- de qui cette monnaie portait-elle une
image?
Ce que Jésus avait sous les yeux
n'était
probablement pas l'effigie de l'empereur (prohibée dans les
lieux saints) mais un symbole de son pouvoir religieux comme le
simpulum ou le lituus.

Sinon il faudrait s'étonner que dans le temple ou ses environs immédiats, alors que la Loi proscrivait la représentation humaine, l'un ou l'autre ait été en mesure de fournir sur le champ un denier avec le portrait de l'empereur. Quoi qu'il en soit, son entourage pouvait aisément dater le ministère de Jésus grâce aux monnaies frappées en Judée sous Tibère, et en faire remonter le début à la quinzième année, soit l'an 28-29 (d'août à août)
.
Les recherches
sur le linceul de Turin ont confirmé la présence de l'une de ces pièces sur les yeux du Christ.
Joseph d'Arimathie l'avait ainsi placée sur la paupière, manifestant
que la puissance de César lui tenait les yeux fermés, lui interdisant
de lever les yeux sur l'humanité.
Comme Trente ans
"Or Jésus avait
comme trente ans en commençant "8
Un très petit nombre de manuscrits , avec le codex Cantabrigiensis offre "comme trente ans ".
Le changement par
"environ trente ans "13 dans le texte Alexandrin a introduit
une nuance d'incertitude sur
l'âge du Christ, comme s'il pouvait avoir 32 ans voire plus,
permettant de faire naître Jésus à une date
supposée.
Jésus avait
"quasiment" trente ans au moment de son
baptême dans le Jourdain, en ce sens où, dans sa
trentième année il n'en avait pas atteint la date
anniversaire.
Trente ans était considéré comme
un âge charnière tant en Égypte, chez les
Hébreux
14 qu'en milieu
hellénistique. "Lorsqu'il mourut
il avait comme 30 ans"
15 . Xénophon
dissociait l' homme parti
dans sa 30ème année sans avoir atteint la date
anniversaire de ses 30 ans, de ceux qui venaient de l'atteindre
où l'avaient dépassée. Le chiffre trente n'est
pas à considérer comme une donnée
élastique à plusieurs années près.
Jésus avait eu trente ans en l'an quinze de
Tibère soit 28/29 AD, d'août à août; il
était né en l'an 2 aec, avant le mois d'août,
repère sur lequel se fondaient les premiers auteurs du
Christianisme.
Fils de Joseph
et Messie selon Joseph
Cet âge était
donné après le
baptême quand, au sortir de l'eau, se manifestait la voix
céleste à travers la réminiscence d' un verset
du Psaume deuxième:
"Tu
es
mon fils, Moi aujourd'hui je t'ai engendré."
Le verset est cité selon le
codex
Bezæ et l'Itala; il offre
un contraste entre “aujourd'hui” et le temps du verbe au
parfait; une manière de transcender le temps dans un engendrement éternel. Ce verset du psaume venait
expliciter ce que déjà les deux premiers chapitres de l'évangile
donnaient à entendre.
"Or
Jésus avait comme trente ans en commençant comme
il était sensé être fils de Joseph de Jacob d'Eli
..de David...de Dieu."9
Jésus était
sensé être fils de Joseph
aux yeux de l'entourage, alors que pour l'évangéliste
ou son témoin, il s'originait en Dieu. Aussi la longue liste de noms qui venait
ensuite n'était pas une généalogie , mais une
ascendance de générations remontant jusqu'à Dieu
par Joseph de Nazareth , le roi David ou encore Juda. À la
manière dont Jésus avait son origine en Dieu, ses
années elles aussi, s'originaient en Lui; ainsi pourraient
s'expliquer ces deux "comme" qui assurent la coordination des phrases
entre elles.
Ce
e verset est également en assonance avec son parallèle du
livre de la Génèse:
"Comme
Joseph avait trente ans lorsqu'il se tint en
présence de Pharaon, ainsi (comme) il prit congé de lui
pour parcourir toute l'Egypte."10
Joseph le fils de
Jacob était dans sa pleine
maturité d'homme lorsqu'il devint ministre du Pharaon; il
avait souffert de par la jalousie de ses frères, mais il
était sorti victorieux de l'épreuve; sur cet exemple
être appelé "fils de Joseph" devenait une qualité
attendue du Messie. Et c'est pourquoi le prophète Zacharie en
parlant du messie issu de la maison de David annonçait :
"Ils
regarderont vers moi, celui qu'ils ont transpercé"11 . En
commentant ce verset, la tradition talmudique l'explicitait par ces
mots:
"le Messie fils de Joseph sera
tué"12 .
Le verset de Luc
était, lui aussi, une allusion à ce titre ; au moment
de son baptême vécu comme une onction messianique,
Jésus, dans sa trentième année, se manifestait
devant le peuple, à l'image de Joseph le fils de Jacob. Cette lecture
n'étant plus comprise d'une
chrétienté qui n'entretenait plus le même rapport
étroit avec le monde biblique, la phrase fut reformulée
et ainsi gardée dans les grands onciaux:
"Tu
es mon fils bien aimé; en toi j'ai mis ma complaisance.
Et lui Jésus avait en commençant environ trente ans,
étant fils, comme il était supposé de Joseph de
Jacob d'Eli...de Dieu".
Les copistes n'osant trop retoucher le texte se sont arrêtés à une formulation
insatisfaisante:
“étant fils comme il était supposé de Joseph ";
on attendrait le verbe à l'actif au pluriel, signifiant "on le croyait,
on le supposait, on l'estimait." Dans cet exemple
comme dans celui du verset 2,2 sur le recensement
de Quirinius la leçon du codex Bezæ est seule à
ne pas faire entorse à la syntaxe. Elle intègre des nuances si subtiles
que toute modification s'en ressent.
Le sources de Luc comme indiquées dans le Prologue
1 - "Moi qui ai tout suivi de près"
En débutant
son livre, l'évangéliste s'est
expliqué sur ses sources:
"Moi-même
qui , depuis l'origine, ai tout suivi de
près ".
Les traductions
courantes - après m'être
informé exactement de tout depuis les origines, après
avoir fait des recherches exactes sur toutes ces choses, après
m'être soigneusement informé de tout - sont
éloignées du sens littéral et ne
répondent pas à la question de savoir où et
comment Luc avait pu obtenir des informations de cette nature; elles
laissent entendre au lecteur qu'il dut procéder à une
enquête, n'ayant ni connu ni suivi Jésus. Mais le
rapprochement avec des citations de l'Antiquité classique
permet d'affirmer que ces traductions vont en sens inverse de ce que
l'évangéliste avait voulu dire.
Démosthène, mis en parallèle avec Cicéron
par Plutarque en 75aec puis par Lucien de Samosate avec
Homère
au II siècle, était vraisemblablement connu d'un auteur
tel que Luc.
"Pour
engager une guerre le plus adéquatement possible, il
ne faut pas suivre le cours des évènements mais les
devancer."16
En d'autres mots
Démosthène conseillait de prendre les devants sur les
manoeuvres de l'ennemi et de ne pas se contenter d'en suivre le
déroulement. Orateur de l'opposition contre le parti au
pouvoir qui défendait la paix à tout prix, il exhortait
ses compatriotes à lutter contre les volontés
hégémoniques de Philippe II de Macédoine.
Suivre les évènements est une expression littéraire qu'il a utilisée à plusieurs
autres
reprises à
propos de lui-même, et non plus comme un conseil donné
à autrui; le verbe est alors au parfait, renforcé du
préfixe para:
Celui qui a
suivi
de près les événements
depuis le commencement 17
Parlant de
lui
à la troisième
personne il insistait sur son expérience personnelle; à
chaque fois il avait été sur la brèche pour
devancer les mouvements de l'adversaire et intervenir au moment
opportun. Dans ses discours et sa correspondance cette expression
fréquente, avec le verbe au parfait, veut insister sur sa
présence alors qu'il suivait tout, étape par
étape, pour offrir une répartie à l'ennemi.
Revenant sur les faits, parlant toujours de lui-même à
la troisième personne, il créait un contraste avec
l'attitude opposée à la sienne:
La
raison de la crise
ce jour là apparaissait non seulement au patriote riche mais
à celui qui - du début jusqu'à la fin avait
étroitement observé la suite des opérations - et
avait correctement sondé les buts et les désirs de
Philippe; quant à celui qui n'avait pas saisi ces buts, ou ne
les avait pas étudiés assez longtemps à
l'avance, quoique patriote et riche, il n'était pas en mesure
d' apprécier les besoins du moment, ni de conseiller le
peuple."18
En ayant recours
à l'emploi d'un "parfait lié
à l'expérience" , il décrivait un état
actuel résultant de l'expérience passée. Ce qui
est dénommé en Anglais "experiential perfect" indique
une situation donnée qui s'est produite une fois au
moins, et durant un certain temps dans un passé conduisant
au présent actuel. Il convient que ce parfait
remonte suffisamment loin dans le temps pour intégrer
ce qui est de l'ordre de l'expérience.
En regrettant que
son interlocuteur
"n'ait pas vraiment suivi
attentivement le déroulement de ses activités"19 Démosthène pensait à l'expérience acquise
de sa vie d'orateur politique.
Lui empruntant
l'expression avec le synonyme “les faits” au lieu “des
événements” , Flavius Josèphe l'a
explicitée avec clarté en lui en opposant une
autre:
Quiconque
s'engage à transmettre le récit d' actions
véritables se doit avant tout de les connaître
exactement lui-même, soit pour avoir suivi lui-même les
événements, soit pour s'être informé
auprès de ceux qui savent.20
Il serait difficile de trouver un citation explicitant plus clairement l'expression employée par Démosthène et Luc.
Celui qui s'informe
de ce qui a eu lieu se trouve à l'aval de
l'évènement , tandis que celui qui en a suivi le cours
se situe, lui, détenteur de l'information en amont.
Josèphe considérait les deux manières
d'écrire l'Histoire à partir de sa propre
expérience. D'abord engagé personnellement dans la
guerre contre les Romains il put en faire le récit pour en
avoir vécu toutes les péripéties et suivi de
près tous les événements. D'autre part il fut
historien de son peuple en écrivant les Antiquités:
travaillant à partir des écrits bibliques et du
témoignage d'autrui il sut rechercher et découvrir
l'information là où elle se trouvait.
Voici le passage tout entier d'où est extraite
la
citation
:
"Certains personnages méprisables
ont essayé
d'attaquer mon histoire (la Guerre des Juifs), y voyant
l'occasion
d'un exercice d'accusation paradoxale et de calomnie comme
on en
propose aux jeunes gens dans l'école; ils devraient pourtant
savoir que si l'on promet de
transmettre à d'autres un
récit véridique des faits, il faut d'abord en avoir
soi-même une connaissance exacte, pour avoir suivi de
près les événements par soi-même ou en se
renseignant auprès de ceux qui les savent. C'est ce que je
crois avoir très bien fait pour mes deux ouvrages.
L'Archéologie (les Antiquités) comme je l'ai dit est
traduite des livres saints, car je tiens le sacerdoce de ma naissance
et je suis initié à la philosophie de ces Livres. Quant
à l'Histoire de la Guerre, je l'ai écrite après
avoir été acteur dans bien des
événements, témoin dans un grand nombre, bref,
sans avoir ignoré rien de ce qui s'y est dit ou fait. Comment
alors ne point trouver hardis ceux qui tentent de contester ma
véracité? Si même ils prétendent avoir lu
les mémoires des empereurs, ils n'ont pas du moins,
assisté à ce qui se passait dans notre camp à
nous, leurs ennemis".
21
Josèphe
et Luc avaient en commun d'avoir circulé
dans la Galilée et la Judée du premier siècle et
d'avoir rapporté l'un comme l'autre une histoire dont ils
avaient été partie prenante. Car c'est bien la même
expression qui se retrouve sous la plume de Luc:
"J'ai
décidé moi-même qui , depuis l'origine,
ai tout suivi de près ".
22
Il ne faut pas
manquer de voir que le pronom tout
représente les événementsdu v.1
23, dont Luc
affirmait la réalisation parmi "nous". Il parlait , lui aussi,
de son expérience propre, expérience longue remontant
loin. Les exemples scripturaires pris à
Démosthène et Flavius Josèphe éclairent
son intention en ne laissant pas de place à
l'hésitation; pour avoir depuis l'origine, suivi de
près les événements, il faisait part d' un fait
d'expérience, signifiant clairement qu'il avait
été un témoin attentif, depuis les origines de
la vie de Jésus. L'adverbe depuis l'origine, marquant le tout
début, offrait un contraste avec le commencement du
ministère même, au sujet duquel lui et les autres
avaient apporté leurs témoignages.
Il est à
présumer qu'il n' a pas emprunté une
expression au Grec classique, qui plus est, à propos de
lui-même, pour lui faire dire l'exact contraire de ce qu'elle
voulait dire. Il a utilisé deux fois dans la phrase de son
prologue le pronom "nous" qui l'incluait non moins que tous les
autres qui avaient laissé leurs dépositions.
Le refus d'accorder
au verset 3 son contenu sémantique
remonte au moins aussi loin que les premières traductions
latines avec adsecuto , qui en dépit de la racine sequor,
suivre, signifie atteindre, obtenir, comprendre; cette traduction
ménageait une forme d'ambivalence qui n'était pas dans
la tournure grecque. Elle se retrouvait avec asequi dans la notice
biographique du Canon de Muratori, écrite en Latin vers la fin
du second siècle: selon la part qu'il avait prise
[Luc] écrivit en son nom propre à partir de son
jugement. Cependant lui non plus ne vit pas le Seigneur dans la
chair. Et par conséquent à la mesure de ce qu'il avait
pu suivre, il commença à le dire à partir de la
Nativité de Jean
24.
L'affirmation que
l'évangéliste n'avait pas connu
Jésus dans la chair, côtoyait l'énoncé
qu'il avait suivi depuis la nativité de Jean; le scribe ne
devait pas être tout à fait à l'aise en
consignant le propos. Mais dès cette époque un pli
était pris, qu'il semble pratiquement impossible de
défroisser.
Tout en parlant en
je et en nous, Luc était resté au
second plan; comme ce nous réapparaît dans les Actes au
sein de la communauté d'Antioche, très vite lui fut
donnée une origine Antiochienne d'autant que sa pratique de la
langue grecque semblait empêcher de le prendre pour un
Juif.
Pour avoir suivi la
vie de Jésus depuis l'origine, il
était pour les disciples un "ancien" . Le Pape Grégoire
n'osait croire une tradition
25 qui voyait en Luc ce disciple qui
faisait route avec Kléopas en direction d'Emmaüs, tout en
restant dans l'anonymat. Vers 54-56, Paul , depuis la
Macédoine (?) signalait à l'église de Corinthe,
qu'ils envoyaient avec Tite un frère qui inspirait confiance
à la communauté par sa probité et "dont [est
faite] la louange dans l'évangile à travers toutes
les églises"
26 . Paul semblait
admettre et sans en prendre
ombrage, qu'un autre que lui soit très particulièrement
apprécié dans les églises qu'il avait en partie
formées. Si le terme évangile était à
retenir ici dans son acception large de bonne nouvelle, alors ce
frère enseignant se trouvait en concurrence directe avec Paul,
comme l'avait été Apollos dont le nom revient souvent
dans la première lettre adressée aux Corinthiens. Au
sens restreint, il s'agit de l'un des évangiles, et s'impose
alors le nom de Luc pour ce frère éminent dont Paul
n'avait même pas besoin de dire l'identité. Cependant
s'il jouissait d'une si profonde reconnaissance, son nom n'aurait pas
du se faire oublier, alors que le nom même de l'auteur de
l'Évangile et des Actes est incertain.
Pour avoir
accompagné Paul à Rome , ce qui se savait
de lui a pu se perdre dans l'incendie de juillet 64 et la
persécution déclenchée alors.
Ce n'est pas de Rome
qu'il avait écrit puisque son
évangile était connu des églises lorsque Paul
les visitait. Tout donne à penser qu'il décrivait des
lieux de Galilée et de Judée connus de lui. Aucun
élément n'indique une rédaction faite d'une
contrée voisine extérieure au pays que connut
Jésus comme c'est le cas pour l'évangile de Matthieu.
Il ne s'est pas présenté lui-même, sinon pour
dire clairement qu'il avait eu part à la vie de Jésus;
en restant dans l'ombre il mettait au premier plan le personnage
auquel il dédicaçait son ouvrage.
2 -Théophile
Une thèse
récente27 propose de reconnaître
en
Théophile le fils du grand-prêtre Hanne qui fut
lui-même grand-prêtre de 37 à 41. Cette intuition
donne une orientation à la lecture du prologue. L'adresse
faite par un auteur en préface de son oeuvre, relevait d'une
convention littéraire, la personne visée ne pouvant
être un personnage obscur, encore moins anonyme, ni appartenir
aux classes inférieures. Est à citer parmi les adresses
similaires, celle de Flavius Josèphe au "très excellent
Epaphrodite", un personnage dont l'historien admirait la rigueur et
la volonté d'authenticité dans sa préface des
Antiquités , si bien qu'il lui dédia sa Vita et son
traité contre Apion; l'identification d'Épaphrodite est
demeurée conjecturale, mais la personnalité de Flavius
Josèphe laisse supposer que ce personnage n'était pas
un homme de l'ombre et qu'il jouissait d'une reconnaissance
officielle; c'est pourquoi certains ont pensé à
l'affranchi de Néron qui devint secrétaire de Domitien
ou à cet autre nommé procurateur sous Trajan. Vers 150
Justin avait adressé une première apologie à
l'Empereur puis une seconde au Sénat, dans le but de
défendre les chrétiens en butte aux
persécutions. Dans une optique similaire, Luc n'avait pas
écrit au "très excellent Théophile" pour qu'il
ait une meilleure approche de la vie de Jésus mais pour qu'il
"reconnaisse la solidité" des propos tenus ,
c'est-à-dire qu'il les valide officiellement puisqu'ils
avaient trait à des événements du réel
vécu impliquant des responsables politiques.
Luc
s'était dépensé en efforts d'écriture
pour informer une personnalité dont l'appréciation
présentait à ses yeux un enjeu particulier . Au moment
de se mettre à la tâche, le récit existait
déjà à l'état oral puisque Luc disait
seulement le mettre par écrit à l'intention de
Théophile et non point le rédiger.
Théophile est
un nom grec qui signifie "celui qui aime
Dieu". Celui qui porte ce nom est comme voué au dieu de la
religion dont il se recommande. Adonné à la religion
des Grecs il aurait été, de par son nom, voué
à Zeus ou à Apollon ; ce n'est pas à ces dieux
là, que par sa dédicace à Théophile, Luc
dédiait son évangile. Or justement les années
où Théophile le fils d'Hanne fut grand prêtre,
correspondent au temps de répit qu'amena la conversion de Paul
après la persécution qui suivit le martyr
d'Étienne: "Les églises, dans toute la Judée, la
Galilée et la Samarie avaient la paix, s'édifiant et
marchant dans la crainte du Seigneur et elle se multipliait par
l'encouragement du Saint Esprit"Ac 9,31. À Caïphe
destitué en 36 succéda Jonathan destitué lui
aussi un an plus tard par Vitellius, peut-être sur l'insistance
d'Antipas. Son frère Théophile assuma cette fonction
pendant quatre ans alors que ses successeurs, sous Agrippa I, se
relayèrent à un an ou deux d'intervalle. Son attitude
dans l'affaire de la statue que Caligula prétendait installer
dans le temple de Jérusalem aurait été celle de
la retenue, ni Josèphe ni Philon ne le nommant lors de cette
controverse.
Si l'évangile
dont Luc fut l'auteur a pu être connu
des différentes églises que visita Paul, c'est
peut-être bien parce que de son temps, un certain
Théophile, par une reconnaissance officielle en avait
autorisé la diffusion.
Epilogue
La persistance à consilier les évangiles , a empêché pendant deux mille ans de saisir leurs différences et l'intention qui a présidé à l'élaboration de chacun. Pourtant la consiliation n'a jamais été un dogme et la grande majorité des chercheurs furent des rationnalistes. Pourquoi n'ont-ils pas accueilli l'exactitude de Luc et lui ont-ils constamment opposé les récits de Matthieu?
Cela demeurera longtemps encore, l'un des profonds mystères du Christianisme.
Parvenir à
donner des dates qui ne soient pas seulement
approximatives manifeste que l'auteur du troisième
évangile possédait des informations sûres (plus
sûres que le simple bouche à oreille).
L'historicité de son écrit ne s'arrête pas
à son armature chronologique mais elle concerne aussi le
contenu des paroles et des actes accomplis par Jésus En
demandant à un officiel, tel que Théophile, d'en
reconnaître la validité, l'évangéliste qui
se gardait dans l'anonymat, se fiant à son expérience
personnelle et à celle de ceux qui avaient vu par
eux-mêmes, devait être assez conscient de l'importance de
l'information et soucieux de la manière de la communiquer.
Il
ne s'est pas interdit pour autant le recours à
l'allégorie ou à la métaphore en illustration de
son récit où se côtoient sans se confondre des
genres littéraires différents; la syntaxe de la langue
grecque lui permettait d'indiquer à quel moment un
épisode était à prendre au sens figuré;
c'est ce qui ressort, par exemple, des tentations dans le
désert à travers lesquelles il exprimait ce qu'avaient
pu être les réactions intérieures de
Jésus.
Son écriture très subtile réclame une particulière attention et toute retouche apportée par les copistes au cours des âges l'a opacifiée. Il faut revenir au codex Bezae Cantabrigiensis pour en retrouver l'authenticité.
Ayant suivi le cours des évènements, il avait été en mesure de les comprendre.
Pour cela Il lui fallait avoir été
un proche du Christ.
Pour écrire à Théophile il était d'une classe sociale suffisamment élevée lui octroyant d'être instruit , lettré.
Écrivant de lui-même sans être mandaté par une instance autre,
ne fallait-il pas qu'il ait été un membre éminent de la communauté chrétienne de Jérusalem?
Les personnages susceptibles de répondre à ces critères n'étaient pas légion.
Sylvie Chabert d'Hyères
© Copyright 2004

Suite: Qui était Luc?
1 e0n tai=v h9me/raivtau/taiv Lc
1, 39
2 e0n tai=v h9me/raiv
e0kei/naiv Lc 2,1
3 Ac2,18. citation de Joel 3,1
4 Lc 4:2, 5:35, 6:12, 9:36, 21:23, 23:6.
5 Hgemoneu/ontov, participe
indiquant le rôle
exercé par Quirinius en Lc2,2
6 Epitropeu/ontov participe
indiquant le rôle
exercé par Pilate, Lc 3,1D05 et qui n'est pas à
confondre avec le substantif e0pi/tropov titre officiel du
procurateur romain à partir de Claude.
7 Lc 20,22 D
8 Lc 3, 22
9 Lc 3,23 (D 05)
10 Gn 41:46; dans l'Hébreu les phrases sont coordonnées
par deux vav.
11 Za 12:10
12 Talmud Babli , Soucca 52a en référence à Za
12:10
13 f13, , 69, 788,
1346; Clément d'Alexandrie Str I,21
14 30 ans âge requis primitivement pour le prêtre, Nb 4:3
; âge du roi, 2S 5:4
15 Xénophon An,2,6,20; cf également An, 5,3,1;
6,4,25
16 Discours de Démosthène 4:39.Le verbe grec a0kolou/qein dérive
de l'adjectif a0kolou/qov composé d'un alpha associatif et du terme Homérique
ancien, ke/leuqov, le
chemin et signifiant accompagner
sur le chemin.
17 - parhkolou/qhkovta_ toi=vpra/gmasin e/c
a0rxh=v Discours
18:172
18 Démosthène, Ier discours aux Philippiques, 18:172.
cf aussi Discours 48/40 23/187, 50/12, Lettre I:4 . Xenophon,
Anabasis 3,3,4; NT: 1 Timothée 4:6 (mss A D etc); 2
Timothée 3:10 (mss D, 1739,1881)
19 Idem discours 50:12
20 Contre Apion , I 53-54
21 Contre
Apion I, v.53-56 dans la traduction de Théodore
Reinach.
22 e1doxe ka0moi_ parhkolouqhko/ti
a1wqen pa=sin Lc 1:3
23 pragma/twn au vI:1
24 Canon de Muratori, v 6 à 9
25 Commentaire sur
Ezéchiel , prologue.
26 2 Co 8,18
27 Richard H Anderson, A la recherche de
Théophile, dans
Dossiers d'Archéologie, Dec Janv 2002-2003, p 64-71